II

1.

Zéro est pair.

Elle se saisit du volant à plumes, se place à droite – puisque zéro est pair, service à droite – et elle s’immobilise dans une posture mille fois répétée. Pied droit devant, le gauche en équilibre sur la pointe des pieds, les muscles bandés vers l’avant, les doigts pinçant le volant avec force et délicatesse. Lâcher le projectile, lui imprimer un mouvement tendu et rapide, précis et tombant. Mais si le volant s’envole ne serait que cinq centimètres trop haut, si le geste de service s’avère très légèrement mal maîtrisé, alors l’adversaire en profitera, sans aucun doute possible, pour attaquer dès le retour.

Elle le sait, elle y pense. Zéro est pair, se dit-elle encore, absorbée comme à son habitude par cette incongruité mathématique. Comment zéro peut être pair alors que zéro n’est rien ? Espirac respire un instant, souffle un vague « bon match », prend position, puis sert.

Avant même que sa raquette ait touché le volant, elle sait que l’inclinaison de son tamis n’est pas optimale ; elle sait que son service – court, évidemment – est trop appuyé, que le moineau va tarder à redescendre, elle sait immédiatement ce que son adversaire peut en faire : un renvoi rapide et agressif, juste au-dessus du filet. En face, Greg va naturellement se servir de la puissance mal maîtrisée du service, et un mouvement sec, incisif, devrait s’en suivre. Elle le connaît, aucune pitié, même sur un premier point : il va viser le haut du corps, poitrine ou visage. Le point est déjà ingagnable. Tout juste a-t-elle le temps de se décaler légèrement vers la droite pour éviter de recevoir le projectile dans la gorge.

0-1 et donc 1-0, le service est perdu. Daphné a désormais les plumes en main. Lucie Espirac recule en fond de cour, jette un regard à Jean-Baptiste, son coéquipier de double, qui va recevoir le service. Daphné opte pour un service court, « JB » répond avec un contre-amorti, puis le volant est renvoyé en fond de cour, sur Lucie. En retard sur son revers, elle tente un amorti désespéré, capté par l’adversaire : Daphné rabat le volant sans peine. 2-0.

Les premiers points sont parfois difficiles, certes. Mais ces deux points-là trahissent surtout qu’Espirac n’y est pas. JB ponctue leur replacement sur le terrain par un « Allez ! » qui se veut collectif, cohérent, encourageant. Elle le sait, mais elle est piquée, vexée d’être ainsi exhortée alors que le match commence à peine. Zéro est pair, deux est pair : service à droite. C’est à elle de recevoir. Il faut absolument reprendre le contrôle des plumes, mettre enfin la main sur le set. Trois ou quatre points de retard, c’est un gouffre à combler. Surtout qu’en face, ce ne sont pas des peintres.

Espirac s’avance à environ 2,5 m du filet, les appuis en éveil. De 3/4 face, raquette levée avec une certaine hostilité : elle est prête. Sa rivale décide de varier : le service lobé est assez long, sur son coup droit. Elle se replace rapidement, très à l’aise sur cette partie du terrain. Elle bénéficie de quelques instants pour réfléchir aux possibilités qui s’offrent à elle : cela dure moins d’une seconde à peine, mais ce laps de temps est un immense luxe. Trois possibilités donc, auxquelles s’ajoutent diverses techniques et feintes, mais un choix initial primordial.

Un : dégager en fond de court, sur le revers de Daphné. C’est un coup attendu, aisé techniquement, qui ne fera pas le point, mais qui permettra sans doute de bénéficier d’une situation plus favorable sur l’échange suivant.

Deux : l’amorti à droite. Coup classique lui aussi, qui pousserait Daphné à s’avancer un peu plus sur le court et à ouvrir tout l’axe gauche. Greg serait naturellement amené à glisser sur ce côté, lui qui est à l’aise sur cette partie du terrain – il est gaucher. Daphné n’aura qu’une solution : dégager pour éviter une attaque particulièrement offensive. JB, en fond de cour, aura alors tout le loisir de jouer comme il l’entend.

Trois, et avec un peu plus d’audace : un amorti croisé. Feinte du corps, inclinaison de la raquette le plus tardif possible, à gauche toute : possiblement un beau point gagnant. De quoi serrer le poing, se retourner vers JB le regard noir, retrouver la confiance. Mais un coup croisé n’est jamais vraiment conseillé : pour faire le point, le chemin le plus court est presque toujours le meilleur. C’est sans compter la tendance de Greg à anticiper sur les amortis les plus classiques, et à les convertir en smashs cinglants.

Espirac regarde le volant descendre lentement jusqu’à sa raquette, fait son choix. À contre-cœur peut-être : elle dégage en fond de cour, côté revers. Daphné glisse au point de rencontre du volant, baisse sa raquette, regarde le volant atterrir à ses pieds. Elle annonce « out » : trop long.
Lucie baisse les yeux, comme absorbée par les multiples lignes colorées sur le sol du gymnase. Elle se replace en évitant de croiser le regard circonspect de JB. Putain. Zéro est pair, se dit-elle soudain, parce qu’on peut le diviser par deux sans qu’il n’en reste rien.

« Tout est une question de rythme », lui avait dit un jour son entraîneur, quand elle n’était qu’une junior. Peut-être avait-elle tout compris de travers, mais cette maxime lui était restée. Le rythme, oui, mais pas dans le jeu. C’était le rythme de ses décisions face au rythme des choix adverses qui faisait le score : deux plaques tectoniques glissantes et mouvantes, au rythme chaotique, qu’il s’agissait donc de contrôler. Il fallait varier, évidemment, ralentir puis accélérer, espérer toujours le léger décalage adverse qui permettrait à la porte de s’entrouvrir.

Rusée, Lucie savait compter ses pas, tarder au service quand tout allait mal, accélérer quand elle pressentait une légère fissure dans le double adverse, et elle n’hésitait pas à dénaturer son jeu pour contrecarrer les plans de l’univers, à laisser égrener quelques secondes supplémentaires avant de renvoyer un volant tombé au sol. Voire à le renvoyer dans le filet, après un point perdu, soufflant un vague « désolée ! » au passage, tentant à tout prix – mais en gardant la face – de casser la dynamique adverse. Car quand le rythme semblait avoir penché de l’autre côté du filet, le pouvoir était entre leurs mains : ils pouvaient anticiper la plupart des choix et des variations de JB et de Lucie, ils pouvaient surprendre et masquer leurs coups jusqu’au dernier moment.

Tout s’avérait plus difficile quand le tempo n’était pas leur. Pour autant, cela ne signifiait pas que la victoire était impossible : il faudrait seulement déployer beaucoup plus d’énergie pour espérer gagner. Aussi parfois la meilleure chose à faire était de lâcher prise, d’accepter de perdre un premier set pour ne pas forcer ce tempo comme désaxé sur lui-même, pour conserver influx et énergie pour le set suivant qu’on voudra aborder différemment, comme sur un autre pied.

Mais il n’est pas dans la philosophie de la jeune femme d’opter pour un tel lâcher-prise. Elle venait pour en chier, et il n’était pas question de rendre tel ou tel point par calcul. Ils allèrent jusqu’au bout du set, sans trouver la faille, sans perdre tout à fait la face non plus. 21-14.

« C’est dur ce soir, hein ? »

Espirac renifla sans répondre. Elle en voulait à la terre entière. Elle pestait après son propre niveau de jeu et elle en venait aussi à détester son partenaire, injustement peut-être, ne serait-ce que quelques minutes. Ah ! Les courses mollassonnes de JB, son manque d’accélération au départ. Son jeu parfaitement propre, léché, cruellement dénué de génie. Pas de talent, mais pas de faiblesse criante non plus. Des décisions éclairées, attendues, bien faites, le tout sclérosé par une absence de contrepieds, une incapacité à surprendre, à changer de style de jeu comme à défendre bec et ongles un point déjà perdu.

Tout l’inverse de Lucie, qui jouait sur le fil, à la limite : on disait son jeu « dangereux ». L’amorti flirtait toujours avec la bande du filet, la cheville était sans cesse à la limite de la torsion, le point perdu ne l’était qu’au prix des sacrifices les plus inutiles : elle n’hésitait pas à plonger au sol pour tenter de sauver un volant qui ne pouvait plus l’être. Elle venait pour se faire mal, car elle venait pour gagner. Gagner tous les sets, démolir tous les adversaires. C’était son soir, son unique soir de la semaine où elle n’était autre chose qu’une raquette face à un volant, un égo s’entrechoquant face à celui des autres, une teigne parce que c’était permis. Sa réputation la précédait : il n’était pas question pour elle de laisser les autres régner sur le gymnase Clémenceau. En tout cas, pas sans haute lutte.

Deuxième set, même sentence : 21-17. Du mieux, mais pas assez. Et Daphné de taper ostensiblement dans la main de Greg, tout sourire. Pour Lucie, la victoire adverse était toujours ostensible, trop marquée, vantarde. Quand elle l’emportait, elle arborait une moue de circonstance au moment de s’avancer au filet, mêlant fair-play de façade et rictus de satisfaction. Bien sûr, elle avait la victoire modeste et elle maîtrisait les codes pour l’arborer, car elle gagnait souvent. Mais pas ce soir.

« Fatiguée, Lucie ? »

Non, pas fatiguée, non. Elle ne savait pas bien ce qui clochait, et il n’était pas question que de rythme. Que pourrait-elle répondre à ce con de JB ? Qu’elle avait du mal à être concentrée, elle qui ne laissait jamais rien au hasard ? Quel drôle d’adjectif aurait-elle dû trouver pour expliquer son état ? Distraite ? Trop simple. Fragmentée ? Non. Déphasée ? Pas tout à fait. Poreuse : voilà le mot qui lui semblait le plus juste. Si ce soir, elle n’y était pas tout à fait, c’est parce que le monde extérieur la perçait de part en part. Elle ressentait aussi un spleen naissant, sensible à mesure que les minutes s’écoulaient. Car ces deux heures comptaient triple dans sa semaine. Il était question de forme physique, de parenthèse sportive, et puis sans aucun doute de victoire, de plaisir de vaincre. Lucie, comme tant d’autres dans le gymnase, ne jouait pas simplement pour le plaisir : elle jouait sa semaine. Gagner n’était pas une option : c’était l’objectif affiché. Et pour ce soir, ça partait mal.

D’ici une bonne heure, elle quitterait à regret l’odeur aigre du gymnase, les vestiaires peints en rose, le sol plastique qui couine sous les chaussures fluos, les lignes colorées entremêlées, les coups d’œil fatigués de la gardienne, elle dirait au revoir à tout ça pour une longue semaine. Elle retrouverait, au-dehors, cette atmosphère familière, et pourtant tout à fait oubliée depuis qu’elle était entrée dans le gymnase. Le monde extérieur, en pleine face. Policé, sans aspérités, sans victoire ni coup de génie. Sans coup de folie ni coup de sang. Plus question de crier, de serrer le poing ou de laisser quelque émotion prend le dessus. Lorsqu’elle sortait, tout se devait de rentrer à l’intérieur. Et les emmerdes, elles, revenaient dès le parking atteint.

Elle se battit davantage lors des deux sets suivants, commença à hausser la voix sur JB alors qu’il n’y pouvait rien ou pas grand chose. « Mais ôte la charrette, bon sang ! »
Espirac sentait poindre une exaspération de tous les instants, frustrée de rater le rendez-vous hebdomadaire qui donnait du sel à son existence. Elle se vit déjà s’éloigner de là, pensant vaguement à ses deux pneus avant, qu’elle devait changer depuis plusieurs semaines, elle se vit maugréer sur le boulot du lendemain, et puis, irrémédiablement, elle penserait à Laverdier, à la petite, au cloaque où il vivait, à son air faussement ahuri face à sa proposition. Elle claquerait la porte de sa voiture, excédée.

C’et à ce moment-là que Greg renvoya un volant assez mou au centre du terrain. Lucie Espirac s’éleva pour smasher le volant, jeta un coup d’œil au filet. Elle visa instinctivement le visage de Daphné. Ne pas gagner, c’était chose faite. Il était encore temps de perdre avec panache et brutalité.

 

2.

Je passais le dimanche avec la petite avant de la ramener à Epinal en fin d’après-midi. Comme d’habitude, sa mère ne quitta pas son véhicule et ne m’adressa pas un regard. Je pris le chemin du retour.

Je dormis mal, cette nuit-là. Dans le noir, allongé sur le ventre, je sentais mon cœur cogner contre le matelas. Sueur, souffle court, tête en vrac. Et cette impression de chaleur douloureuse, toujours, cette soif insatiable. Ça recommence. Interdit d’extincteur, mes angoisses reprenaient le dessus.

Où est le mécanisme ? Quel rouage cédera le premier, entraînant le déclin inexorable de tout le reste ? De quoi vais-je crever ? Une artère plombée, un anévrisme fulgurant, un cancer insidieux empoisonnant mon sang – ou plutôt le défaut simpliste d’un organe, habituelle prostate élimée, la traîtrise d’un vaisseau, d’une enzyme ? Quel minuscule bidule va tout foutre en l’air ? Et question subsidiaire mais de premier plan : est-ce que j’aurais mal ? L’inconfort, pote de comptoir de la panique, atteignait des sommets : je sentis mon pouls redoubler de plus belle.

Savoir, savoir évidemment, connaître de quoi l’on crève ou crèvera, et à quelle date, et pourquoi, et comment. Mettre le doigt sur le problème, savoir que c’est ça qui est à la cause de, comprendre que c’est ce cliquetis qui ne fonctionne ou ne fonctionnera plus. Et l’on traque, sur la feuille de papier, l’indicateur malin, l’effrayant caractère gras de l’examen sanguin, le gras qui dit ce qui coince, le gras occidental dans les artères humaines, cette bouffissure qui dit que ça ne va pas en des termes abscons, mathématiques, en un vocabulaire hermétique et froid. C’est le caractère gras qui fleure bon la morgue. C’est l’indication médicale sans solution, le symptôme sans remède, le problème sans solution, sauf finale.

Je me retournai encore dans mon lit, pestant après la couette, après l’air, après tout. Et le cœur, dans tout ça ? Saura-t-il seulement que quelque chose cloche, que la grande marche de l’univers intérieur n’est plus sans accroc, et que la dégénérescence programmée a bien commencé ? Le cœur, cette pompe à vie, aura-t-il vent de la lente déchéance, désormais implacablement morbide, démarrée depuis toujours mais fatale depuis peu ? Aura-t-il un rictus pour mon corps qui se meurt ? Battra-t-il moins fort, moins vite, ou pompera-t-il au contraire de tout son soûl, et ce jusqu’à plus soif ? La soif, toujours cette putain de soif.

À moins que la digue qui ne rompt ne soit celle de l’esprit, à moins que le torrent qui emporte tout soit celui du Très Grand, là-haut, le divin cerveau qui a fait des humains leur gloire et leur perte. Un effondrement abouti : une psyché qui détruit mes nerfs, puis ma tête, et mon corps qui chavire. Un suicide au ralenti. L’anéantissement total, de soi par soi. Une fin parfaite, au sens littéral du terme.

Stop.

Je cherchai à tâtons mes lunettes de vue, les trouvai, soupirai. J’empoignai mon smartphone. Je pianotai frénétiquement quelques dizaines de minutes, enrobant mon angoisse de mort par de l’inutile et du superficiel. Du sensationnellement stupide en guise de bouée de sauvetage. Le spectacle des tweets, des posts, des stories, tout était affligeant de crétinerie et de vacuité. Alors j’allumai la lumière, quittai la pièce, et revins au lit avec les deux épais dossiers laissés par Espirac ainsi que la photographie.

Un vieux vélo rouge dans une cave, c’est bien mieux que la mort.

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La Plaine / Monchausey – Lundi 20 mars 2012

Disparition inquiétante d’un adolescent de 15 ans, un appel à témoins lancé

Grégoire, 15 ans, est introuvable depuis le vendredi 17 mars. Sa famille et ses amis restent sans nouvelles et redoutent le pire. La grande battue organisée n’a livré aucun élément nouveau. 

Le petit village de Romaincourt est en émoi. Depuis vendredi, Grégoire, 15 ans, a disparu. Malgré les recherches de ses proches et de nombreux volontaires, sa famille est toujours sans nouvelles de l’adolescent. Le jour de sa disparition, aux alentours de 17h45, le jeune homme est parti pour une balade à vélo dont il était coutumier. Sauf que l’ado n’est jamais revenu. La piste de la fugue, un temps évoquée, semble définitivement abandonnée par les enquêteurs.

Une battue organisée avec les gendarmes

Depuis, ni sa famille ni ses amis n’ont de nouvelles de Grégoire. L’adolescent, décrit comme timide et solitaire, n’a “pas le profil d’un fugueur” selon les enquêteurs. La piste de la fugue reste toutefois privilégiée à ce stade.

Ses proches se démènent pour poursuivre les recherches. Après la grande battue du mercredi (lire à ce propos votre quotidien du 19 mars, en page Vosges), une vaste opération d’affichage a débuté dans les villages alentour. “On espère pouvoir coller les huit cents affiches en une semaine, espérait Nathalie Patry, la mère de Grégoire. On travaille par cercles concentriques, du plus proche au plus lointain. Et on ne lâchera pas.”

Une enquête judiciaire ouverte ce lundi

Contacté par notre rédaction, le tribunal judiciaire d’Epinal a confirmé l’ouverture d’une procédure de recherche des causes de la disparition du mineur. Un juge d’instruction sera nommé cette semaine. Les investigations ont été confiées aux gendarmes d’Epinal, appuyés par la sûreté territoriale.

Le jour de sa disparition, Grégoire, qui mesure environ 1m60, portait un jean troué de la marque Levis, un pull noir et une casquette de couleur bordeaux. Il circulait à bord d’un vélo rouge, probablement sur le secteur de Monchausey – Romaincourt, entre 11h et 17h.

Toute personne disposant d’informations pouvant aider à retrouver Grégoire est invitée à contacter ses proches, ou bien la police en composant le 17.

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Le vélo rouge. Voilà le fil que nous avions, à une petite nuance près : nous avions un vélo rouge dans la cave d’un mort. Je fixai longuement la photographie, plissai les yeux. Un morceau de métal rouge, un antique guidon : ce n’était pas vraiment pas grand chose. Mais en matière de cold case, cela pouvait suffire à réengager de nouvelles investigations.

Je m’arrêtai sur d’autres documents assez anciens, faisant état d’interrogatoires de routine et de vérifications concernant des délinquants sexuels et autres frappadingues du coin. Tout le voisinage aussi avait été interrogé, pour ne pas dire l’intégralité du village de Romaincourt : un grand nombre de procès verbaux étaient présents dans le dossier. Je décidai de laisser ces PV de côtés pour le moment, désireux de comprendre l’ensemble avant de commencer à décortiquer. Les coupures de journaux présentes dans le dossier avaient le mérite de synthétiser les avancées des enquêteurs à l’époque : du presque rien au départ, on arrivait assez rapidement au rien du tout.

 

3.

Mars 20xx – 8 ans après la disparition de Grégoire 

Le son est rond, et cela ne veut sans doute rien dire pour celui qui ne l’a jamais entendu. C’est un ding qui tinte dans l’espace, qui reste suspendu un instant, qui s’attarde. C’est évidemment la note qu’il espérait, la plus belle car la plus prometteuse.

Il pose son appareil dans l’herbe humide, son casque filaire brinquebalant contre son dos. Il empoigne sa pelle, et se met à creuser avec entrain. Il délimite proprement l’espace de fouille, découpant une motte de terre dans un carré presque parfait, comme son père lui avait appris, avec sa bêche millénaire et son coup de main non moins légendaire, un geste mille fois répété au potager, un geste que son père tenait sans doute de son propre père, et celui-là du sien, et ainsi de suite depuis que les hommes font des trous.

Pour lui, pas de bêche, mais une pelle américaine : c’est comme ça qu’on appelle ces outils maniables et peu encombrants dont on peut replier la tête de l’outil contre le manche. Souvenir des G.I lancés sur les berges françaises, réminiscence de la Libération, des combats qui ont eu lieu un peu partout, ici aussi paraît-il. Pour lui, le prix du pratique et de l’inusable s’élevait surtout à 14,99€ au Gamm vert du coin.

Il se relève d’un bond, récupère sa poêle à frire, balaie à nouveau la zone. Il grimace : le son a changé. La cloche dorée laisse maintenant sa place à un bégaiement bref et familier, saupoudré d’une autre tonalité, plus grave encore, gutturale. La machine hésite entre l’alliage et les ferreux. La première couche de terre retirée, l’appareil peut mieux cerner la conductivité réelle du métal qui dort sous terre. Et la réalité est bien là : le son est nettement moins prometteur.

Il faut donc immédiatement reconsidérer la possibilité que ça soit une énième merdouille. Heureusement, le maître de la conduction ne perd pas espoir : une pièce d’argent placée à proximité d’un ferreux quelconque, une boîte en fer cachant un trésor, un bracelet en or avec des mailles fines, tout est possible sous 30 centimètres de terre, merde, il s’agit maintenant de savoir où se cache cette saloperie.

Il décide d’abréger ses souffrances, et se saisit, à sa ceinture, d’un drôle d’engin rougeâtre, à mi-chemin entre la carotte et le godemiché, et l’approche de l’excavation. La carotte se met soudain à grincer : voilà, il doit creuser par là. Il remballe le bidule, reprend sa pelle, et creuse. Après quelques secondes, un éclat rouge. Là. Voilà le trésor de Rackham. Il a un rictus en contemplant le fond du trou.

En vérité, on ne voit presque rien. Il faut avoir l’œil aiguisé pour apercevoir ce morceau de cadre, d’un rouge presque provocateur, un rouge qui décide de briller malgré tout, une couleur criarde bien loin des éclats nobles de l’or ou de l’argent. L’homme entreprend d’agrandir le diamètre, pour dégager la pièce. Malgré la fraîcheur du petit matin, la tâche est laborieuse : il transpire, crache, s’arrête, reprend.

Après quelques minutes, le doute n’est plus permis : c’est un vélo qui dort là depuis belle lurette. Une partie du guidon, une roue avant, les rayons déchiquetés par la pelle des bidasses, un joli vélo rouge, un Peugeot sans doute, un vélo au nom de bagnole, un bicycle sagement couché, silencieux à presque un demi-mètre sous terre. Et depuis quand ?

L’homme se redresse, soupire. Putain, un vélo. Pour une première, c’est une première. Ca allait être de la tarte de dégager le machin. Putain, le dégager pour en faire quoi ? Il jette un coup d’œil alentour, ne voit personne. Autour de lui des champs, la petite forêt famélique, là-haut, le charme enivrant de la D65 et des bagnoles qui passent à toute berzingue, camouflées derrière la butte.

Il balaie à nouveau la zone avec sa machine, vérifiant que rien d’autre ne serait caché à proximité de l’épave. Bon. Un vélo rouge. Est-ce que quiconque en aurait quelque chose à foutre, à vrai dire ? On n’allait pas faire venir Vosges Matin non plus. L’homme prend son smartphone, immortalise l’œuvre incroyable, trou béant au milieu du champ à vaches, le petit matin silencieux, le soleil qui peine à déchirer le voile des nuages.

Puis il hausse les épaules, et rebouche le tout.

 

4.

Rendez-vous avait été pris au café Relay de la gare d’Epinal, à 13h, le lendemain. Espirac organisait l’entrevue et serait présente pour faire les présentations. J’avais déjà pris quelques renseignements sur l’oncle de Grégoire, Christophe Bérengar, marbrier de son état. Son nom apparaissait tout naturellement dans le dossier, notamment dans les coupures de presse.

De toutes évidences, l’homme avait réussi : Google m’avait donné à voir la réussite de l’entreprise familiale, que Christophe Bérengar avait fait fructifier dès lors que son père lui avait laissé les rênes. La petite marbrerie avait développé ses marchés lors des vingt dernières années, se tournant résolument vers l’international et multipliant les partenariats avec des marques issues de l’industrie du luxe. On était loin des seules pierres tombales qui avaient fait connaître localement l’entreprise. 

Désormais, la marbrerie-graniterie Bérengar était une PME florissante : une vingtaine d’employés, une croissance annuelle à deux chiffres et des fourgonnettes flambant neuves qu’il était difficile de ne pas remarquer sur les routes de la région. Le patron, lui, semblait vouloir s’effacer derrière le succès de la société. Car s’il n’était pas difficile de se renseigner sur l’entreprise familiale, cela se corsait nettement quand on voulait approcher l’homme derrière le chef d’entreprise. Bérengar était discret en ligne : pas de profil Facebook ni LinkedIn, aucune photo. Pas d’autre mention que la société, les journaux locaux vantant sa réussite ou diffusant sa difficulté de recruter, rien d’autre. Subsistaient les articles de presse de l’époque, dans le dossier, qui me permettait tout de même de me faire une idée sur le bonhomme. Et notamment cet entrefilet : 

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Il réquisitionne ses salariés pour participer aux recherches

La marbrerie Bérengar n’a pas ouvert ses portes ce samedi, et il y avait une bonne raison à celai : le gérant, Christophe Bérengar, a demandé à tous ses collaborateurs de participer aux recherches menées dans le cadre de la disparition de Grégoire. “Pas un salarié n’a refusé”, affirme le patron, qui se trouve aussi être l’oncle du porté disparu. 

Ce sont donc les 7 salariés de la graniterie-marbrerie, accompagnés de leur patron, qui se sont retrouvés entre Romaincourt et Monchausey, pour resserrer un peu plus le maillage humain de cette battue. En vain, malheureusement. 

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J’avais lu quelque part qu’un homme sans défauts est comme une montagne sans crevasse : le portrait de Bérengar, qui s’esquissait aux fils de mes lectures, me rappelait ce vers. Réussite, discrétion : deux étranges faces d’une pièce impromptue. La médiocrité étant la norme, je me méfiais d’emblée de ne pas trop donner de crédit à ce portrait. Puis je repris la lecture du dossier jusqu’à la nuit tombée.

 

5.

Lucie Espirac repoussa le rapport du bout des doigts, se laissant aller contre le dossier de sa chaise, qui grinça. Elle jeta un regard par la fenêtre : la vue donnait sur la ZAC, ces anciens terrains militaires reconvertis en pépinière d’entreprises. Un symbole de recyclage administratif qui la faisait parfois sourire. Des vieux bâtiments militaires qui trouvaient une seconde vie, comme elle-même tentait de le faire après chaque affaire qui la marquait.

Maréchal des Logis Carrière. Le grade résonnait encore comme une petite victoire. Être passée du statut de GAV, gendarme adjoint volontaire — le bas de l’échelle, pour ne pas dire la paillasse — à celui de sous-officier confirmée n’était pas rien. Onze ans de service, trois brigades, un court passage au PSIG et pas mal d’expérience glanée au fil du temps. Des petites histoires de village aux drames familiaux, en passant par les accidents de la route et les cambriolages sans fin. Le quotidien d’une gendarme de province, rythmé par les jours paperassiers où elle recevait les plaintes et les signalements, et les jours de patrouille où, enfin, elle respirait un autre air.

Sa brigade, c’était onze hommes et trois femmes sous les ordres d’un lieutenant en fin de carrière qui ne demandait qu’une chose : que les statistiques restent dans la moyenne basse et que les emmerdes venues d’en haut ne perturbent pas trop le quotidien de la caserne. Espirac connaissait la chanson : ne pas faire de vagues, traiter les dossiers courants, ne pas s’aventurer dans des zones trop grises. Mais cette affaire de vélo rouge l’obsédait depuis qu’elle avait vu la photo. C’était son instinct de flic qui parlait, celui qu’on ne pouvait pas faire taire même après des années de routine.

« Lucie, on a un déplacement de GàV pour demain, » annonça Laurent, son collègue de bureau, en posant un café devant elle. « Tu veux t’en charger ? »

« Impossible. J’ai une journée chargée, » mentit-elle en faisant mine de s’absorber dans son écran.

Laurent haussa les épaules, pas plus intéressé que ça par sa réponse. Il retourna à son bureau avec cette désinvolture qui l’agaçait parfois. Faire ses heures, boucler ses dossiers, rentrer chez soi. Point final. Laurent était un bon gendarme, dans les clous, efficace. Mais il ne se posait jamais de questions qui dépassent le cadre strict de sa fiche de poste.

Pour elle, c’était différent. Peut-être parce qu’elle n’avait pas grand-chose d’autre. Pas de mari qui l’attendait à la maison, pas d’enfants à aller chercher à l’école. Et ses parents qui avaient foutu le camp, là-bas, en Bretagne, une fois la retraite venue. Dans l’Est, il ne restait donc plus qu’elle, elle et ses dossiers, et cette habitude de ne rien laisser passer. Ça lui avait valu une réputation à la brigade : celle qui en fait trop, celle qui pose trop de questions, celle qui ne sait pas lâcher prise. Celle qui fait chier, tout simplement. Elle s’en foutait.

Ce qu’elle ne disait pas à Laurent, ni à personne d’autre à la brigade, c’est qu’elle avait organisé ce rendez-vous avec Bérengar et Laverdier. Ce qu’elle ne disait pas à son lieutenant, c’est qu’elle avait emprunté un dossier aux archives sans passer par les procédures officielles. Ce qu’elle ne dirait à aucun procureur, c’est qu’elle avait réactivé une enquête classée sans suite depuis des années, et qu’elle avait déjà quelqu’un dans le viseur. Quelqu’un qui avait peut-être possédé ce vélo rouge. Quelqu’un qu’elle avait interrogé à trois reprises déjà, en moins d’une semaine, sans en tirer un seul mot. C’est là que devait intervenir Laverdier, à condition qu’il ne soit pas trop rouillé pour remonter cette piste.

Son téléphone vibra. Un message de son supérieur : « Besoin point situation enquête Marché Couvert. »

Elle contempla l’écran avec un rictus. Elle tapa une réponse tout aussi télégraphique : « RAS. Rapport demain matin. » Espirac savait parler la langue de ses interlocuteurs, et naviguer entre les silences. Dire à Laverdier juste ce qu’il fallait pour l’intéresser, sans révéler qu’elle doutait encore de l’authenticité du cliché. Suggérer à Bérengar qu’elle avait peut-être du nouveau, sans mentionner ses soupçons sur certaines zones d’ombre du dossier original. Faire croire à sa hiérarchie qu’elle était occupée sur un procès-verbal de routine, alors qu’elle volait un peu de temps pour remuer la terre d’un cold case.

Lucie Espirac n’était pas dupe : un faux pas et tout s’écroulerait. Réputation, carrière. Tout ce qu’elle avait finalement, c’était peu. Demain, c’était le grand jour. Mettre Laverdier et Bérengar dans la même pièce, observer leurs réactions, leurs regards. Démarrer cette enquête officieuse qui la taraudait depuis qu’elle avait vu cette photographie du vélo rouge dans la cave à Froissy. Dès demain, Espirac s’engagerait à pieds joints dans le grand mensonge créé pour l’occasion, sorte de chasse au trésor où son ancien collègue devrait faire ses preuves avant d’atteindre la cible. Elle pensa au môme, à Grégoire, à son vélo surgi de nulle part après quinze années de black-out. Peut-être cette quête n’était-elle qu’un chemin puéril de plus.

 

6.

Le lendemain, je me garai de l’autre côté de la gare, rue Jean Jaurès. Cette rue au nom mythique arborait un visage blafard, épousant les courbes sans poésie des voies ferrées en contrebas. Ici le paysage semblait se répéter à chaque mètre : ce n’étaient que mauvaises herbes jonchant les rails, les quais gris et déserts de la gare, et le centre des affaires qui émergeait telle une énormité vaguement architecturale dans un paysage d’après-guerre. Je traversai le parcotrain, encore un patronyme qui fleurait bon le lyrisme et les petits matins frileux, puis m’engouffrai dans la gare. L’odeur n’avait pas changé : ça sentait la pisse. 

Le café Relay de la gare d’Epinal ne possédait qu’un seul et unique avantage : aucun gendarme de la brigade n’y avait ses habitudes. Espirac attendait sur une table à l’écart, près des toilettes, assise en face d’un homme que je ne voyais que de dos. Une veste kaki, une casquette noire. Lucie leva les yeux vers moi, m’invita à m’asseoir du regard. 

– Salut, Paul. Je te présente Christophe Bérengar, l’oncle de Grégoire.

Je lui serrai la main et m’assis sans un mot. Une serveuse déposa trois expressos et s’éclipsa alors que je retirai ma parka. J’en profitai pour jeter un nouveau regard sur Bérengar : j’avais vu son portrait dans les journaux, mais j’aurais eu peine à le reconnaître. Sa mine était terreuse, de larges cernes camouflées derrière des lunettes brunes. Ses gestes me semblaient lents – je songeai que l’éclairage du hall de la gare ne lui rendait peut-être pas hommage. Même assis, l’homme semblait massif, grand avant toute chose. Sa barbe grisonnante, son front haut, ses mains fermées et ses paumes que j’imaginais rugueuses : la première impression fut celle d’avoir à faire à un homme froid, presque rigide. 

– Christophe, voici Paul, un ancien de la maison. Comme je vous l’expliquais, il va vous épauler durant les différentes vérifications que vous allez mener.

Lucie Espirac sortit de son sac une pochette cartonnée qu’elle posa sur la table.

– Voilà ce qu’on a. Le vélo a été trouvé dans la cave d’une maison à Froissy, chez un certain Marcel Thiriet, décédé il y a une semaine. C’est son notaire qui a pris la photo lors de l’inventaire successoral.

– Marcel Thiriet, répétai-je. Ça me dit quelque chose.

– Normal, précisa Espirac. Il apparaît dans le dossier original. Il avait été interrogé à l’époque, comme tous les habitants du secteur. Rien de particulier.

– Et maintenant on retrouve le vélo de Grégoire dans sa cave, intervint Bérengar d’une voix sourde.

– Il faut qu’on comprenne comment ce vélo s’est retrouvé là. Qui avait accès à cette cave, qui connaissait Thiriet, qui fréquentait la maison…

Je feuilletai rapidement la pochette. Des photos de la maison, l’adresse exacte, quelques éléments sur la succession.

– Par où on commence ? demandai-je pour la forme.

– Par Froissy. Vous allez sur place, vous interrogez les voisins, vous vous renseignez sur les habitudes de Thiriet – Paul, tu connais la chanson. Qui venait chez lui, qui avait les clés, qui pouvait descendre à la cave. Et vous creusez la personnalité du bonhomme.

J’acquiesçai sans rien dire de plus.

– J’oubliai : discrétion. On a du temps et de l’espace, à condition de rester sous les radars. Tact et finesse, pas de vagues.

Elle me jeta un regard appuyé, puis enchaîna :

– Des questions ? demanda Espirac. 

Je croisai le regard de Bérengar. Lui aussi me jaugeait. Je voyais dans ses yeux bleus-verts pas une seule teinte d’hostilité, mais une curiosité non feinte. Il devait se demander ce que je foutais là, ou pire : ce que j’avais bien pu faire pour me faire virer de chez les bleus. Le savait-il seulement ? Ou alors il ne se demandait rien du tout, attendant simplement un signe de sympathie de ma part. Je ne sais pas. J’esquissai un rictus, gêné, avant de reprendre : 

– Combien de temps ? 

– Disons trois semaines max. Passé ce délai, j’aurais du mal à garder la découverte du vélo pour moi.

– Et si on a besoin d’infos supplémentaires, on doit passer par toi ? 

– Tu entends quoi par “infos supplémentaires” ? 

– Vérifier un casier, une adresse, une immatriculation… 

– Oui, tu passes par moi. Tu m’appelles. Et si je ne réponds pas, pas la peine d’insister : un texto, et je vous rappelle au plus tôt. 

Puis elle regarda Bérengar : 

– C’est bon pour vous, Christophe ? Très bien. Alors je vous laisse vous mettre d’accord sur les modalités pratiques. 

Il se tourna vers moi en s’éclaircissant la gorge :

– Pour Grégoire, je remets l’inutile à plus tard. On commence demain ?

– C’est d’accord, m’entendis-je dire. 

– Je passe vous prendre vers 8h30, 9h. Vous habitez où ? 

– À Vioménil.

– Parfait, je ne suis pas très loin.  

J’acquiesçai. Nous avalâmes nos cafés brûlants en discourant sur la météo, drôlement gênés de ne pas savoir relancer une conversation qui n’avait jamais vraiment commencé.

 

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