Chapitre IV
L’appartement de Lucie Espirac n’avait jamais été aussi bien rangé. Tout était à sa place, et même plus encore. Le logement avait été intégralement lavé et ordonné. Du grand art. Espirac appelait cela la « fièvre du Grand Ménage », majuscules comprises. Elle connaissait bien les symptômes et les étapes de la maladie.
Elle se réveillait un matin, contemplait son intérieur et le bordel y attenant, puis commençait par ranger deux ou trois bricoles. Tout semblait normal, mais la crise débutait. Espirac était lancée. Elle en oubliait son café et sa sacro-sainte première clope, ses étirements matinaux, sa routine éprouvée avec France Inter en bruit de fond : elle se mettait en branle pour faire place nette, et rien ne pouvait l’arrêter.
Une fois qu’elle avait grossièrement mis de l’ordre quelque part, elle se prenait à ramasser ce qui traînait là – paquets de chips éventrés, bouteilles en plastique, sous-vêtements – et continuait son manège. Puis, de fil en aiguille et sans même s’en rendre compte, elle passait à la pièce suivante, s’attaquait à un nouveau chantier trop longtemps ajourné et, avec méthode mais compulsivement, retournait tout son appartement. Rangement, ménage, litière du matou, ramassage des ordures, vaisselle, lessive, soin des plantes vertes, tri sélectif, décoration d’intérieur parfois : tout y passait. Une tempête de quelques heures avant que la jeune femme ne puisse pousser un soupir de satisfaction.
Lespirac reprenait son souffle en contemplant son petit salon. RAS, nickel chrome. Apaisée, elle s’assit sur le bord de canapé et entreprit de mettre de l’ordre dans ses cheveux bruns. Une petite douche, et la journée pourrait enfin commencer.
C’est là qu’elle repensa à Laverdier. Au dossier qu’elle lui avait laissé la veille, à son air hirsute, à son petit intérieur surchargé de nicotine, à sa fille qui crayonnait pendant qu’ils discutaient. Merde, alors. Pourquoi le ménage ne pouvait-il pas durer toujours ? Pourquoi l’ordre des choses et des pensées devrait-il reprendre le dessus ? Il n’y avait rien de plus parfait qu’un ménage bien fait. On débutait, on s’activait, on finissait. Et dès qu’on ne nettoyait plus, il fallait à nouveau penser. Aux autres, à leur problème. Foutue empathie, héréditaire paraît-il.
Son portable vibra : elle souffla, voyant une nouvelle échappatoire dans ce numéro inconnu.
- Allô ?
- C’est Laverdier. Espirac, pourquoi il n’y a pas de photo du vélo ?
- Je… Ah, je n’avais plus ton numéro. Pardon, des photos de quoi ?
- Du vélo. Le vélo du petit. Tu as lu le dossier ?
- Pas tout. J’ai parcouru les grandes lignes.
- Moi aussi, reprit Laverdier. Et je suis en train de lire les petits caractères. J’ai pas mal de questions.
- Et la carte postale, tu as des idées ?
- Pas encore. J’avoue que je ne comprends pas bien en quoi ça peut faire avancer l’enquête.
Il y eut un silence. Espirac songea qu’il avait dû lire le dossier toute la nuit. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il embraye aussi vite.
- Tu as vu autre chose dans le dossier ? demanda-t-elle
- J’ai des questions, mais pas de trouvaille, non. J’ai l’impression que les choses ont été plutôt bien menées, il y a 18 ans. D’ailleurs, tu sais si les enquêteurs sont toujours de la maison ?
- Non, je n’ai pas vérifié. Je sais que le premier juge d’instruction, Rafaeli, est mort il y a plusieurs années. Je vais me renseigner.
- Ok. Rappelle-moi quand tu as du nouveau.”
Il raccrocha. Lucie Espirac soupira : ce qu’ils avaient convenu, c’est qu’il se débrouillait en solo. Et ce n’est pas vraiment sur cette voie que Laverdier s’était lancé, imaginant peut-être qu’ils referaient équipe, comme avant. Et ça, ce n’était pas possible. Ce n’était plus possible.