1.
La lumière vacilla lorsque le notaire appuya sur l’interrupteur. Le faisceau de son smartphone balaya les marches en béton tandis qu’il s’aventurait prudemment dans la descente. Chaque pas résonnait dans le silence. Derrière lui, la petite dame replète s’agrippait aux murs, son souffle court trahissant l’effort.
« Attention à la marche », marmonna-t-il sans se retourner.
Ils avaient traversé la maison du défunt — un parcours d’obstacles dans un dédale d’objets empilés jusqu’au plafond. Des sachets en plastique par milliers, des revues par centaines, des boîtes de conserve formant des murailles précaires. Un inventaire complet aurait été impossible.
« On a un Diogène, » avait annoncé le notaire un peu plus tôt, résigné à patauger dans ce chaos organisé.
Car quelle plus belle façon que de commencer la semaine, si ce n’est en pataugeant dans le bric-à-brac amoncelé, dans les déchets empilés et autres revues posées ici, et là, et encore là, sans oublier le petit coin là-bas, bien sûr, à moins qu’il ne s’agisse d’un escalier, qui sait, c’est un tel bordel par ici. La maison n’était pas très grande, mais l’enchevêtrement des objets entassés donnait au logement les allures d’une immense cabane dans les arbres, avec des ponts et des barrières, des routes et des culs-de-sac. Maître Narver avait noté avec détachement professionnel : « piano de cuisson à gaz, 6 feux », « canapé clic-clac rouge », « télévision cathodique Panasonic »…
Et ici, dans la cave, rien de tout ça. Le vide. Le silence. L’obscurité presque totale, à peine troublée par la lumière projetée par le téléphone portable. Comme si la folie accumulatrice qui régnait au-dessus n’avait jamais atteint ce sous-sol. Le notaire eut une pensée soudaine pour les boîtes de la marque Tulip, là-haut, amoncelée sur ce qui devait être le rebord de l’évier. Il y avait lu “Délice de jambon”, “Foie de Morue sauvage” ou encore, plus poétique peut-être, “Boeuf en gelée”.
« C’est étrange, » murmura la cousine derrière lui. « Il n’est jamais descendu ici ? »
Le notaire ne répondit pas, reprit l’exploration de la cave à l’aide de son faisceau. Il s’approcha d’un casier à bouteilles — rien que de la goutte, poire et mirabelle, incontournables à la campagne. Et puis, dans l’angle mort de la cave, quelque chose attira son regard. Un reflet. Rouge.
Cet éclat écarlate semblait absorber la lumière plutôt que la renvoyer. Maître Narver s’approcha. Un semblant de roue, une ombre de guidon. Il plissa les yeux, inclina un peu plus la lumière vers le sol. Quelques rayons tordus, la selle manquante, mais un vélo, sans doute possible, un vélo abandonné là, depuis Dieu sait quand. Mais un vélo étrangement conservé – cette fois pas sous le coup de la folie accumulatrice, non. On avait fait plus que le garder : on l’avait caché.
Une image fugace traversa l’esprit du notaire. Ce n’était rien d’autre qu’un souvenir ténu, comme une coupure de journal entrevue ou un flash d’information télévisé. Puis un frisson parcourut sa nuque. Il demanda alors à la petite dame :
« Ça ne vous dérange pas que je prenne ce vélo en photo ? »
Elle fut étonnée : jusque là, il n’avait jamais demandé la permission. Ce tas de ferraille était-il plus qu’un vélo ? Par exemple la sculpture d’un artiste coté, dont elle ne connaissait pas l’existence ?
« Euh, non, faites, faites. Vous pensez qu’il vaut quelque chose ? »
Elle avait déjà posé la question lorsque le notaire avait photographié la vieille Clio Campus blanche, là haut, dans ce qu’il restait du garage. Le notaire sortit son téléphone, activa le flash. La lumière crue inonda brièvement la cave, figeant l’image du vélo dans un halo spectral. Son Redmi Note 9S émit le son caractéristique du déclencheur.
Il laissa s’écouler quelques secondes avant de répondre :
« Non. Il ne vaut rien du tout. »
2.
« C’est ma préférée chanson. »
Nous étions tous les deux dans ma vieille 306, couleur pomme verte, de celles qui sont acides – les meilleures. Je devinais son regard malicieux scrutant le paysage, elle à l’arrière, assise le dos face à la route, dans son siège auto qui ressemblait à un gigantesque œuf bleu. Les Red Hot Chili Peppers emplissaient tout l’habitacle, une bande-son idéale malgré la couleur du ciel : il n’y avait alors rien de gris dans cette journée froide, juste elle et moi dans la voiture, les accords funk en prime.
Sa petite voix prononçait des mots anglais dans un yaourt délicieux, how long, how long, how long will I slide, combien de temps allions-nous dériver ? C’est la question centrale, dans la chanson, mais pour elle c’est bien le Don’t believe it’s bad qui fait tout le sel du morceau.
Nous nous sommes garés assez loin, sur ce que j’appelle le bon côté de la Moselle, pas loin du lycée Saint-Joseph et de mes vertes années, et nous avons terminé le chemin à pied. Sa petite main dans la mienne, nous descendions vers la ville, contournant les obstacles, bagnoles mal garées, détritus et autres sapins de Noël qui finissaient leur ultime mue sur le trottoir.
Je ressentais, comme toujours, une grande fierté à l’idée de me promener avec elle, exhibant évidemment ma réussite : là, la petite, c’est sa main que je tiens – à moins que ça ne soit l’inverse. Je cherchais vaguement l’assentiment ou le regard attendri de chaque passant, fut-il méprisant ou franchement pas fréquentable. Et qu’est-ce qu’il peut bien m’arriver, hein, tu as vu comme elle est belle ? Mais déjà, hélas, le petit kilomètre de gloire se terminait, le temps passait si vite quand on était fier de soi – on arrivait.
« Bonchour. »
C’était le même rituel à chaque visite : un bonjour cordial avec un accent digne d’un personnage tiré d’Astérix et le Bouclier Arverne. Marrant.
« Entrez, je vous en prie. C’est pour vous ? Pour la petite ? Une coupe. Oui bien sûr, vous pouvez déposer vos affaires au vestiaire. Je vous laisse patienter au shampooing. »
Le patron était toujours de bonne humeur, portant une chemisette ringarde été comme hiver. Un rare et précieux gérant de salon de coiffure qui faisait régner une ambiance décontractée dans le salon. Agréable, commerçant, l’homme aux bonnes joues et à la calvitie naissante – un comble – avait aussi le mérite de gérer son équipe de coiffeuses avec docilité. Et puis, le jeudi, la coupe était à moitié prix.
Aujourd’hui, c’était pour la petite. Moi, je venais toutes les 7 ou 8 semaines, pour couper évidemment, mais aussi pour “égaliser”, “rafraîchir” et évidemment “discipliner” mes cheveux épais qui commençaient à grisonner sévère. Ce n’était jamais un moment agréable pour moi, malgré l’ambiance légère et la banalité de la chose. Il fallait attendre d’abord, la magie ou la débâcle du sans rendez-vous, miser sur la chance, sans quoi c’était parti pour une petite heure à être assis devant le bac à shampooing, dans un siège qui semblait prêt pour le décollage, les abdos serrés pour garder contenance, la céramique du lavabo plantée sous la nuque ; ensuite, et c’était là le pire, il était convenu de s’asseoir devant un large miroir et ne pas savoir où poser mon regard durant la demi-heure que pouvait durer la coupe.
“Il y aura un peu d’attente”
“Il faudra être très patient monsieur”
“C’est un peu la folie ce matin”
Une poignée de mots qui décidaient de mes matinées au salon de coiffure, presque rien à vrai dire, mais on allait forcément y repenser – y’avait-il un peu d’attente, ou de l’attente ? Et c’était quoi, un peu ? Un euphémisme pour signifier que ça allait être bigrement long ? Effectivement, cela pouvait tout changer, on espérait un quart d’heure et on se prenait à regretter de ne pas avoir empoigné un quelconque magazine féminin pour tuer l’ennui. Mais Dieu avait inventé les smartphones, et on se faisait tous chier en silence, égoïstement, baigné dans une divine lumière bleue.
Enfin, sauf grand malheur, veille de jour férié, fin de vacances scolaires ou mariage princier dans le coin, cela ne durait jamais très longtemps. Je me demandais tout de même à chaque fois si les autres clients étaient aussi mal à l’aise que moi face à leur propre reflet, là, au bac à shampooing, à attendre face à un vaste miroir. Réflexion futile, pensée décérébrée ? Oui, qu’aurait dit Suzanne à me voir ainsi déconfit face à ma propre image ?
Depuis que j’avais découvert la nonagénaire Suzanne en visionnant un documentaire, je convoquais régulièrement son bon sens, son sourire. Évidemment, je ne l’avais jamais rencontrée, mais son portrait, dans le documentaire, me collait à la peau. Oui, Suzanne, sans eau courante ni électricité, rien qu’une petite turbine alimentée par le ruisseau et encore, quand il y a de l’eau. Suzanne, perdue là-haut, seule, à la dure, dans les hauts vosgiens.
“Parce que finalement on se crée des besoins et une fois qu’on les a, on ne peut plus s’en passer”.
Disait-elle en rigolant. Parce qu’elle souriait Suzanne, rigolait d’un petit rire frais et puissant comme le vin blanc, tricotait avec entrain, agrippait le téléphone avec bonhommie en tressant, sans le savoir seulement, de savants scoubidous avec le fil qui la reliait aux autres, le fil social mille fois détendu. Elle était libre, Suzanne, furieusement libre, heureuse sans doute, seule, là-haut, sans rien, sans besoin, sans emmerdes.
Parfois, grâce à Suzanne, je parvenais à contempler mes ennuis autrement, avec un certain détachement. Ce n’était pas grand-chose, rien que du banal. Un manque évident d’argent, consécutif à une décision professionnelle soudaine et discutable ; une certaine solitude, à l’exception d’un week-end sur deux et d’une semaine aux vacances ; un horizon douteux, brumeux, évanescent. Ce n’était pas la joie, mais il n’y avait pas mort d’homme. Évidemment, ma chère Suzanne, qu’il y avait plus grave.
Je regardais la petite, toute occupée à se regarder avec sérieux dans le miroir. Elle ne souriait pas, concentrée sur les mouvements de la coiffeuse. Son iris suivait avec application les faits et gestes de la dame. Ses yeux disaient beaucoup sur sa personnalité : sa pupille d’un noir profond, son iris d’abord cerclé d’un jaune automnal puis arborant, avec une certaine malice, un vert aquatique. Il y avait là toute son empathie, sa rigueur, sa sensibilité extrême. Et, colère cousine de tendresse, son explosivité congénitale, son incapacité à gérer ses émotions, sa capacité à tout envoyer bouler. Écorchée vive. Haute comme trois pommes, certes, mais une trombine, une présence de chaque instant et un caractère qui ne laissaient personne indifférent. Va expliquer à la coiffeuse qu’elle est gentille face à ce regard noir et sérieux, vas-y. Elle a compris, la dame, qu’elle n’avait pas intérêt à se louper ou à lui écorcher une oreille. Le réhausseur est oublié : c’est bien la trogne qui est à la manœuvre.
– Pourquoi tu me regardes comme ça, Papa ?
Trois ans et demi, 43 mois tout juste, et pas même le temps de s’attarder sur ses cils, sur sa moue, sur son front hâlé. Mon regard, déjà, perçait sa peau. Chaque seconde avec elle était précieuse et douloureuse, sur un fil. Je pensais à Camille, à la vie d’avant. Celle que nous partagions à trois. Camille était partie, Camille ne reviendrait pas.
Qu’aurait dit Suzanne ? Qu’il fallait sans doute mettre une bonne nuit de sommeil là-dessus, opter pour des œufs au plat au petit-déjeuner et aller prendre un grand bol d’air pour se rafraîchir le ciboulot. Voilà, quelque chose comme ça. En attendant, on allait couper les tifs de la petite, il allait falloir l’occuper, passer pour un père digne du mot, et c’était déjà pas mal.
3.
Le ciel était bas sur la D460, l’asphalte encore humide. À travers le pare-brise, Espirac observait les nuages gris ardoise qui frôlaient la cime des arbres. La pluie du matin avait cessé, laissant une brume légère flotter au-dessus des champs dénudés qui s’étendaient à perte de vue. L’air du début de printemps, froid et piquant, faisait frissonner les premières pousses vertes qui osaient percer la glèbe. Espirac ralentit à l’approche d’un radar fixe après un regard sur le compteur de vitesse.
Sur France Inter, une chroniqueuse s’insurgeait contre la hausse continue des prix de l’essence et la forte part de taxe qui composaient ceux-ci. Quelques instants et un jingle plus tard, une voix masculine commentait les derniers rebondissements d’une affaire qui mêlait détournements de fonds publics, anciens ministres et un secrétaire d’état toujours en poste. Espirac soupira : l’actualité dans toute sa splendeur. On aurait pu être en 2005 comme en 2025, les gros titres étaient toujours du même acabit.
Machinalement, elle vérifia l’heure sur le tableau de bord : 8h47. Lucie Espirac se pinça les yeux, massa ses tempes d’une main, la seconde posée sur le volant. Elle avait roulé sans vraiment réfléchir jusqu’ici, gouvernée par une sorte de pilote automatique. Son cerveau tournait au ralenti, engourdi par la fatigue d’une nuit de garde et par la perspective d’une journée qui s’annonçait émotionnellement chargée.
Un premier platane défila sur sa droite, puis un autre. Puis un autre, et encore un autre – et cela sur plusieurs centaines de mètres. Des sentinelles grises et nues qui semblaient monter la garde le long de cette route déserte. Au loin, la ligne sombre d’une forêt de chênes et de hêtres dessinait une frontière presque nette entre les champs et le ciel. Quelques parcelles d’un jaune très pâle annonçaient les premières floraisons de colza, taches lumineuses dans ce paysage encore craintif, comme engourdi par l’hiver qui s’éloignait. Une éclaircie soudaine perça les nuages, illuminant brièvement la campagne vosgienne d’une lumière crue et froide qui faisait ressortir chaque détail du paysage avec une netteté presque douloureuse. La radio grésilla légèrement. Le journaliste parlait maintenant d’un procès aux assises qui allait débuter. Une énième affaire de cold case qui avait été résolue grâce à l’ADN. Trente ans après les faits.
Cold case. Le mot sonna douloureusement à ses oreilles. Si ce terme faisait vibrer de curiosité les lecteurs et amateurs de faits divers, il était loin d’évoquer le même enthousiasme chez les professionnels comme elle. Au quotidien, ces dossiers n’étaient que des énigmes complexes sur lesquelles on avançait à pas de fourmi, quand on avançait. Des affaires frustrantes qu’on reléguait souvent sur un coin du bureau, en espérant grappiller une heure par-ci, une heure par-là pour les faire progresser. Comme si leur quotidien n’était pas déjà suffisamment chargé. Dans une gendarmerie de campagne comme la sienne, résoudre les conflits du présent était infiniment plus prégnant que de s’attarder sur des crimes du passé. Les cold cases, on en voyait peu : et quand on en parlait, c’était avec une moue résignée.
Elle pensa au dossier, à Grégoire, au vélo rouge dans la cave. Et soudain, sans qu’elle ne puisse vraiment l’expliquer, un autre souvenir s’imposa à elle. Plus ancien, plus précis. L’affaire Delmont. Elle augmenta le son de la radio, désireuse d’écouter la suite de la matinale plutôt que de laisser souvenirs et pensées s’entrechoquer douloureusement. Peine perdue.
Un matin de septembre, après la pause café, il lui avait simplement dit dans le couloir :
« Ça te dirait d’apprendre ? »
Laverdier avait posé la question comme ça, sans préambule, en lui tendant un épais dossier retenu par un élastique jaune – elle s’en souvenait très bien, de cet élastique.
Tout le monde à la brigade savait que Paul Laverdier savait y faire en matière d’homicides. Il était le tuteur tout indiqué pour les dossiers d’ampleur, fussent-ils anodins. Pour ces petits drames qui parsemaient le quotidien de toutes les bourgades du monde, pour ces meurtres colériques à l’arme blanche, maman qui tue papa, pour les délits de fuite les plus abjects qui soient, bref : Laverdier avait une capacité impressionnante à déceler dans un mince dossier ce que les autres ne voyaient pas. Il misait sur une espèce d’intuition qui, paraît-il, ne le trompait jamais. Et lui, sûr de son fait, ne lâchait rien. Quand il prenait une affaire en main, les témoins finissaient par parler, les indices par apparaître, les coupables par avouer. C’en était désarmant pour les autres gendarmes – frustrant, même.
« Un dossier, c’est comme une photo de classe », lui avait-il dit avec le plus grand sérieux du monde. « Tu dois autant t’intéresser aux absents qu’aux présents. D’ailleurs souvent, on se souvient plus des absents. »
Les petites phrases du sous-officier tournaient dans la tête de Espirac, telles des préceptes à suivre. Au début, tout cela lui avait semblé follement caricatural : le maître qui distille les bons mots, les bons gestes. L’aplomb sans faille du maître, sa certitude mystique, son absence de remise en question…
De rage, elle accéléra.
4.
Le salon de coiffure quitté, on devait s’arrêter régulièrement : l’enfant croisait son nouveau reflet à la faveur des vitrines du centre-ville, et ça lui faisait tout drôle. Elle souriait. A moi aussi, ça faisait tout drôle, de voir cet enfant de moins d’un mètre avoir les traits d’un enfant. Quatre-vingt-dix-neuf centimètres de haut, c’était déjà quelque chose. Déjà beaucoup, à vrai dire.
Alors que le mois de février s’étirait à peine, on pestait après la pluie sans cesse renouvelée, oubliant qu’il faisait presque 10°c et que rien n’était vraiment normal, ni cette année, ni les précédentes. Cela n’empêchait pas, vivement les beaux jours, et tant pis pour la vie sur Terre d’ici 50 ou 100 ans. La petite pourrait-elle un jour aller à la neige, et la voir “pour de vrai” ?
Traversant la Moselle au pont Sadi-Carnot, nous avions justement une vue imprenable sur les flots du fleuve : les eaux étaient déchaînées après trois mois particulièrement pluvieux. Les premières semaines de cette nouvelle année semblaient dire que la flotte, c’était loin d’être fini : il y avait comme un petit côté d’octobre dans cet hiver tout neuf, comme si l’été était tout proche. Bonjour les saisons, au revoir les saisons.
Nous avons traversé la vieille ville, croisé la Basilique, puis nous avons emprunté le Faubourg d’Ambrail avant de tourner sur notre droite. Nous sommes montés vers la rue des Soupirs, faste et huppée, avec ses belles propriétés destinées aux notables et autres “professions libérales” blindées jusqu’aux os. Déjà je sentais que la petite fatiguait, forcée de marcher parce que Papa n’aimait pas se garer au centre-ville. Là-haut, tout de même, il y avait une récompense : près de la MJC, on dominait la ville, tracée le long du fleuve, cabossée et irrégulière, avec en point d’orgue ses buildings horribles construits après la guerre.
Derrière nous, sur la butte qui dominait la cité, les hauts immeubles de la ZUP et le nouvel hôpital. En face, les ruines du château paraissaient toutes proches : on pouvait même apercevoir, dansant au gré du vent, le drapeau rouge sang, les deux fleurs de lys dorées entourant une tour centrale. Et là, invisible mais tout juste à nos pieds, on devinait le vaste Cour où je garais ma mobylette il n’y a pas si longtemps. Mes souvenirs étaient nets : à côté le Petit Champ de Mars, l’Avenue de Provence, et plus loin les Templiers, le bar qui fait l’angle, où toute une génération de lycéens avait usé ses mains et son argent de poche sur des flippers clinquants.
Je roulai prestement puis allumai une cigarette, comme absorbé par le paysage. Puis je sentis qu’on tirait sur ma main : la petite, bien sûr. Éreintée, et il caillait sévère. Oui, il fallait qu’on aille au chaud, dans la voiture. J’arrive, j’arrive. Nous sommes montés, l’enfant derrière, moi au volant. J’ai mis le chauffage à fond.
5.
Il faut dire qu’il avait cette façon bien à lui de mener les interrogatoires. Pas de violence, pas de cris. Juste cette présence, cette force tranquille qui faisait craquer les plus endurcis. La certitude de faire flancher par sa simple présence. Sa patience, aussi. Dans l’affaire Delmont, il avait passé des heures avec le mari de la victime. À l’écouter, encore et encore. À répéter les mêmes questions, à noter les incohérences, les légères variations, les infimes détails qui clochaient. Espirac avait cru tout apprendre en le regardant faire. Elle sentit la honte revenir, échaudée par sa posture passée de simple apprenante face au grand manitou.
« Un menteur n’est qu’un conteur qui a oublié ses notes », lui avait dit Laverdier entre deux interrogatoires. « À force de raconter, il finit par mélanger ses versions. Notre job, c’est juste d’attendre la contradiction et de creuser à cet endroit précis. »
Elle se souvenait encore du jour où le mari avait craqué. Les aveux étaient venus naturellement, presque comme une délivrance. Laverdier n’avait même pas eu besoin de lever la voix. Pas de preuves tangibles, un faisceau de présomption, mais des aveux signés. Le procureur avait félicité tout le service, avec des regards appuyés pour Laverdier. Même le colonel était venu en personne. Lucie Espirac serra les mâchoires. Cette affaire qui leur avait valu tant de reconnaissance s’était depuis retournée contre eux. Plus que tout autre, le grand maître s’était cassé la gueule, toute la brigade en avait pris un sacré coup. Et l’égo de Laverdier, large et long comme le Mississippi, avait fait sauter pas mal de digues.
Un semi-remorque la dépassa bruyamment, projetant une gerbe d’eau boueuse sur le bas-côté où quelques pissenlits téméraires tentaient de fleurir. Le camion disparut rapidement dans un tournant, avalé par la brume qui s’accrochait aux vallons vosgiens comme un linceul. Sur France Inter, ils parlaient maintenant des progrès de l’ADN dans les enquêtes criminelles. Elle tendit machinalement la main pour couper la radio, et réaccéléra.
L’ADN. C’était ça qui avait tout fait basculer, quelques temps plus tard, alors que le mari venait d’être jugé coupable. Les nouvelles techniques, les nouveaux tests. Un résultat qui match dans une autre affaire : un ADN inconnu dans l’affaire Delmont, jusqu’alors inexploitable, qui devient la pierre angulaire de la débâcle de Laverdier. L’empreinte génétique que Paul Laverdier n’avait jamais considéré comme probante, voilà qu’elle matchait avec celle d’un violeur en série.
Et le mari ? Delmont était innocent. Il avait passé 29 mois en prison, dont vingt-trois à attendre son procès. Il n’en avait rien dit, fidèle à ses aveux qui avaient suffi à lui faire prendre quinze ans de prison. Presque trois années volées par la conviction inébranlable de Laverdier. Trois ans parce qu’un flic en pleine dépression, dont le couple ne cessait de vaciller, avait eu besoin de se prouver qu’il était encore capable de boucler une affaire à force de palabres et de regards franchouillards. Le tout devant une jeune gendarme, histoire de parader un peu plus. Bravo, champion.
Elle jeta un œil à son GPS : encore une demi-heure avant d’arriver chez Laverdier. La route sinuait maintenant entre les collines douces de la campagne lorraine. Sur sa gauche, une parcelle labourée attendait les semis, terre sombre et grasse où des corbeaux picoraient avec méthode. Une barrière métallique rouillée, vestige d’une époque révolue, délimitait un pré où l’herbe commençait à verdir timidement. Au loin, la silhouette d’un village se dessinait, son clocher pointant vers le ciel comme un doigt accusateur. Dans la boîte à gants, le dossier du vélo rouge. Une pochette d’une autre couleur, et un élastique neuf.
6.
Nous avons rapidement traversé la ville d’est en ouest. Les petites rues pavées laissèrent la place à des cités dortoirs sans saveur, çà et là ponctués d’un commerce, d’une école, d’un bistrot. La circulation était dense – les gens sortaient du boulot – et il fallût s’arrêter à plusieurs feux rouges, ce qui me permit de tapoter sur le volant au gré de la batterie de Chad Smith.
« T’es un rigolo clown, papa ».
Les Red Hot hurlaient maintenant Give It Away et je roulais comme déconnecté, fatigué par une journée où je n’avais pas accompli grand-chose.
On quittait l’agglomération spinalienne : après Romaincourt, il n’y avait plus que des champs et des forêts qui se succédaient. La plaine avait un effet abrutissant sur les conducteurs : de petits bleds en villages-rues, le tout agrémenté d’interminables tranchées dans les bois, puis de nouveaux bourgs laborieux, oubliés, comme au bout du monde. Ce tunnel sans fin donnait irrémédiablement envie d’accélérer, été comme hiver. Des tronçons tout neufs, paradis des motards, s’avéraient aussi les routes les plus meurtrières du département.
À hauteur du Void d’Escles, ma Peugeot quitta la D460 pour entrer dans Vioménil. C’était un minuscule village tout ce qu’il y a de plus banal dans les Vosges : une église, 150 habitants sur un territoire immense, une vieille fontaine, des bagnoles garées le long d’une rue principale, des tracteurs rouges, un lavoir antique. Un hameau dans la plaine avec un climat de petite montagne, bienvenue dans la cambrousse. On n’y était pas si mal, à vrai dire. En tout cas, on y vivait peinard.
Je me garai devant la maison du bonheur, une bâtisse mitoyenne des deux côtés, où je louais le rez-de-chaussée pour presque rien. L’intérieur était conforme au montant du loyer : une entrée-cuisine-pièce de vie brouillonne, avec une jolie baie vitrée qui donnait sur les champs, une chambre attenante et une petite salle d’eau en enfilade.
La petite ôta tout de suite ses chaussures et fila à sa table à dessin, près du canapé, et reprit ses traits là où elle les avait laissés le matin même. Je n’avais pas encore accroché ma veste à la patère que je l’entendis prononcer doucement :
« Papa, il y a une voiture là-bas. »
Je regardais par la baie vitrée. En contrebas, on avait une vue imprenable sur des champs immenses et rassurants ; plus loin encore, comme en aplomb des plantations, une route serpentait entre colza et maïs. C’était un coin peu fréquenté, tout juste une dizaine de voitures qui passaient chaque heure. Je compris en voyant le véhicule ce qui avait attiré le regard de l’enfant : c’était une fourgonnette de gendarmerie. Sans deux-tons flamboyant ni sirène hurlante.
« Oui. Je crois qu’elle vient par ici. », prononçai-je en allumant la cafetière.
7.
J’entrouvris la porte avant même d’entendre la sonnette.
« Tu peux entrer, Espirac. »
Bien sûr, je l’avais repérée dans l’allée. L’éternelle queue de cheval, les traits tirés, son teint blafard – je lui avais mille fois répété qu’elle avait une peau de roux -, et son pas ample et lourd, les rangers évidemment, sa mine grave sans être tout à fait fermée : c’était bien elle.
« Salut, Laverdier.
– Salut. Café ?
Je n’ai pas attendu la réponse pour appuyer sur le bouton de la cafetière à dosettes qui trônait sur un meuble à chaussures, à vingt centimètres de la porte d’entrée. Bien sûr, café. Noir pour moi, avec un demi-sucre pour elle. Il y a des choses qui sont censées ne jamais changer, et c’est très bien comme ça. Elle s’approcha de la petite pour l’embrasser, puis revint vers moi.
Lucie Espirac était debout dans mon petit salon, les mains dans le dos. Je n’avais pas eu le temps d’avoir honte, de prime abord, mais la vue de mon intérieur n’était pas glorieuse, et je songeai qu’elle n’aurait aucune peine à détecter ma lente et certaine déchéance dans le bordel environnant : la kitchenette d’étudiant, la table en formica adossée au canapé élimé, l’odeur persistante de tabac froid, la poussière triomphante, les meubles en mélaminé dignes d’un samedi soir sur TFX.
Espirac avait du tact, et son regard poli s’attardait avec brio sur les multiples affiches punaisées un peu partout, bribes et tableaux qui couvraient la quasi intégralité des murs. C’était un sacré fatras, constitué en grande partie par des affiches de films noirs des années 50 et des billets de concert. Anciens, pour la plupart. Ils dataient aisément de l’ère mobylette.
– Tu veux un sirop, ma puce ?
L’enfant fit non de la tête, ne quittant pas la feuille de papier des yeux. Je savais que la venue d’une étrangère pouvait l’intimider. L’enfant allait attendre un bon moment avant d’approcher de quelque façon que ce soit. Observer, jauger, réfléchir avant toute chose : il faut croire que les chiens ne font pas des chats. Je m’approchai de Lucie, lui tendit une tasse.
Je m’installai dans le canapé. Espirac resta un moment silencieuse puis, toujours debout, désigna ma fille :
– Elle a tellement grandi, avoua-t-elle comme une excuse. Je ne l’ai pas vue depuis un moment…
Il y eut un silence, seulement troublé par le grattement de la mine de crayon sur le papier. L’enfant ne disait rien, sage comme une image : elle nous écoutait. Espirac reprit :
– Je ne savais pas dans quel état j’allais te trouver.
J’approchai la tasse à mes lèvres. Bien sûr, qu’elle n’était pas venue. Pour faire quoi, pour voir quoi ? De l’eau avait coulé sous les ponts – vu tout ce qu’il avait plu l’automne dernier, c’était la moindre des choses. Alors je dis simplement :
– Ça va mieux.
Nous bûmes un moment nos immondes cafés, Senseo prolo. Elle s’approcha de la porte-fenêtre, toujours vêtue de sa veste bleu marine, avec son sac à dos Eastpak qui lui donnait un air d’adolescente attardée. Elle regarda au loin. Les nuages s’agglutinaient là-bas, au-dessus de la plaine et des forêts à gibier. L’orage se préparait au loin, guettant son heure.
– Tu n’es quand même pas venue me voir boire ce jus de chaussettes et présenter tes respects à mère-grand, Espirac. Alors si tu me disais ce que tu me veux, maintenant ?
Elle s’approcha du canapé, s’assit à côté de moi. Puis elle sortit de son sac une épaisse pochette rouge, dont les élastiques criaient grâce ; et de sa poche, son smartphone. Elle pianota quelques instants, puis me tendit l’appareil.
– Ok, allons-y. J’aimerais que tu regardes ça.
Une vidéo, sur YouTube. “Il y a un an”, lisait-on sous le nom de l’auteur, un certain “Ministère de l’Intérieur et des Outre-mer”. Instinctivement, je mis le son en sourdine et activai les sous-titres, histoire qu’aucune horreur ne soit audible pour l’enfant. Puis j’appuyais sur le bouton Play.
8.
Grégoire
17 mars 2004, jour de sa disparition
Dans ses oreilles c’était Luke, avec évidemment Soledad. Un groupe de merde, avait un jour affirmé Marco devant tous les potes au grand complet, générant un silence gêné dont il avait le secret. Grégoire ne s’était pas vexé, et puis quoi encore. Marco, de toute façon, n’y connaissait rien, ni en vélo ni en musique, et il avait une grande gueule. Tout le monde le savait.
La playlist de Grégoire n’avait donc pas changé : c’était toujours du rock à fond les ballons, en pleine descente comme en montée. Du rock anglais surtout, et des sons français dont il n’avait pas trop honte. Luke, c’était pas mal, il y avait aussi Noir Dés’, certains sons des Têtes Raides, de Matmatah… Tant pis pour le rap américain que tous les autres écoutaient – lui, il n’y comprenait rien.
Sur son vélo, avec ses vieux écouteurs et surtout la vitesse, le son n’était pas très bon, le CD avait méchamment tendance à sauter au gré de son deux roues. Il faut dire que la route était merdique, les ornières, les nids de poule, l’usure de l’asphalte, les cadavres encrêpés de bestioles téméraires. Grégoire connaissait tous les pièges, sûr de lui, en son domaine. Il sentait ses oreilles filant et s’abrutissant de douleur dans l’air froid de ce mois de mars conforme à la saison, il appuyait sur les pédales et oubliait le sens du réel, les emmerdes au collège et les grands cons comme Marco.
Le week-end s’étalait devant lui comme la côte de Romaincourt, c’était immense, rassurant, le temps était suffisant pour rattraper toutes les bavures, pour oublier tous les petits cailloux qui s’étaient accumulés dans ses chaussures lors des cinq jours précédents. Et puis, le vendredi, on ne pensait pas encore au dimanche, t’as fait tes devoirs, ton sac est prêt, c’était reparti pour un tour, le ton qui monte et l’envie de claquer la porte, de leur dire d’aller tous se faire foutre, bonjour l’angoisse.
En attendant Grégoire filait sur son bolide, appuyait aussi fort que possible sur ses cuisses déjà musclées, et comptait sur ses presque quinze ans pour survivre à n’importe quelle chute. Il n’y avait rien de meilleur sur Terre, à part peut-être le regard furtif d’une fille aux yeux bleus ou la promesse d’un match de l’équipe de France.
Et puis, qu’y avait-il à espérer dans cette plaine des Vosges où petits villages et tristes bourgs se succédaient à l’infini ? L’avenir, les vieux n’avaient que ce mot à la bouche, peut-être parce que le leur s’était vachement réduit au fil des années, rachitique comme leurs carcasses. L’avenir donc… Un lycée si proche si loin, internat compris, à Epinal sans aucun doute – ça, c’était pour dans un an et demi, sauf retournement de situation. Et après aussi, c’était joué d’avance : l’exode total pour une ville hors d’atteinte, au mieux un bac techno eu égard à ses capacités puis un quelconque apprentissage maussade, des stages de misère pour décrocher, au bout du tunnel, un job alimentaire. Les mâchoires du monde du travail qui se resserrent, le prêt pour la bagnole, pour le logement, la vie à crédit et sur 25 ans, bref : la vie des grands.
Grégoire avait vu, comme c’était beau, la vie des adultes : son frère Jérémy était passé par là, quelques années plus tôt. Technicien, c’était ce qu’on lisait sur sa fiche de paie. Vachement triste, qu’il était, vu sa gueule quand il revenait dans le coin. Les copains ne lui demandaient plus des nouvelles de Jérem, et Grégoire n’avait plus aucune raison d’être fier de son frérot, de parler de ses virées en bagnole ou du nouveau blouson que son grand frère allait lui offrir. Pourtant, Jérem… Fallait voir la fête que les parents avaient organisée, à l’époque, pour son CDI… Et puis merde, Grégoire préférait ne pas y penser du tout, c’était vendredi, il faisait beau, la chaussée était à peu près sèche, l’air était glacial mais son deux-roues filait au vent. Et, bon sang, c’était Soledad dans ses oreilles.
En haut des crêtes, crier à l’univers
Que sous l’écume il y a l’eau claire
Qui m’emportera
Avec sa casquette bordeaux Reebok, son sweat Teddy et son jean Levi’s, il avait fière allure, et il le savait. Bien sûr, ses Converse grises étaient drôlement fatiguées, mais ça leur donnait une certaine classe, et tant pis pour le froid qui engourdissait aussi ses orteils. Là où il avait prévu d’aller aujourd’hui, le style n’avait que peu d’importance.
Il dévala la côte jusqu’à l’entrée de Monchausey et serra à droite, côté cimetière, pour ne pas être happé par une bagnole. Il s’arrêta sur le bas-côté pour vérifier qu’aucune voiture n’arrivait derrière lui – la voix de Thomas Boulard, le chanteur de Luke, le coupait tout à fait du microcosme environnant. Puis il enfourcha à nouveau son vélo et quitta les abords du cimetière : les drapeaux français, canadien et anglais flottaient là-haut, souvenir d’un temps où les avions alliés se bûchaient méchamment jusque dans ce trou du cul du monde, bien aidés par les tirs antiaériens des boches.
Il traversa la route, pris deux fois à gauche pour arriver sur la montée du chemin d’Adoncourt. Très vite, la route se faisait chemin : on entrait dans une partie rocailleuse, escarpée, où seuls les tracteurs des toquemottes pouvaient grimper. Il s’y engagea alors que le ciel s’assombrissait. Il était à peine quinze heures, mais l’ombre déprimante de la fin d’après-midi se faisait déjà sentir sous les branchages.
Il roula un moment avec la forêt sur sa gauche, les champs à droite, tremblotant au gré des rocailles et des grandes flaques qu’il tentait d’éviter. Il dépassa le bosquet où il venait ramasser du muguet quand il était môme, reconnut le vieux chêne, immense dans son souvenir, si rabougri ce jour. Son vélo, pas vraiment taillé pour ce genre de périple, tremblait, grinçait, souffrait.
A hauteur du grand arbre mort et de son faciès de loup, Grégoire mit pied à terre, regarda derrière lui. Il attendit quelques instants, comme pour sonder le silence. Il descendit enfin de son vélo, l’empoigna par le cadre, et entreprit d’enjamber le petit talus qui séparait le chemin de la forêt. Il laissa son bolide sous quelques fougères, en lisière des bois, puis il s’enfonça dans la forêt d’un pas décidé.
On ne l’avait jamais revu.
9.
La vidéo durait quatre minutes, et respectait tous les codes de l’émission de télé consacrée aux affaires criminelles, fond sonore compris. On y voyait tour à tour un juge d’instruction et deux enquêteurs, tous rattachés au Pôle “Cold cases” ouvert deux ans plus tôt à Nanterre. Chaque protagoniste rapportait des faits et indices au sujet d’une disparition inquiétante survenue 20 ans plus tôt.
“Grégoire avait 15 ans lors de sa disparition, expliquait le juge d’instruction. Il se déplaçait en vélo. Il a disparu après une balade en vélo, probablement entre Romaincourt et Monchausey, le 17 mars 2004.”
La vidéo se poursuivait quelques minutes, empilant d’autres indices notoires : tenue du disparu, photographie, scolarité, habitudes… Je sentais le regard d’Espirac posé sur moi, comment attendant une réaction. “Quelqu’un sait forcément quelque chose”, affirmait une enquêtrice, dont on ne lisait que le prénom : Sophie. Puis ce fut le moment de l’appel à témoins, le n° vert et la promesse d’anonymat pour qui voudrait aider les forces de l’ordre. Je tendis l’appareil à Espirac.
– Alors ? Tu en penses quoi ?
J’ai haussé les épaules, ne sachant que dire.
– Bois ton café, il va refroidir, ai-je simplement dit.
Elle ne s’est pas démontée. Espirac n’était pas du genre à être désarçonnée pour si peu. Elle connaissait la chanson. Chacun jouait sa partition, restant dans son rôle.
– Comme d’habitude, il y a eu des dizaines d’appels farfelus, des dénonciations dans tous les sens, les cinglés du coin qui n’ont que ça à faire. L’équipe de Nanterre s’est chargée de vérifier les informations, de recouper les témoignages, au cas par cas. Ça leur a pris du temps, mais ça n’a rien donné. Enfin, presque rien.
Elle me tendit alors une enveloppe. A l’intérieur, une photographie sous blister.
Le cliché était sombre. Un garage, une cave, un sous-sol peut-être. Le flash violent éclairait un vélo en piteux état, calé dans un coin. Je plissai les yeux. Oui, un vélo rouge, l’éclat écarlate était net sur le guidon. Le phare avant était étrangement tourné, les roues à plat. Un vieux vélo poussiéreux.
– Désolée, je n’ai pas fait d’agrandissement, persifla Espirac.
Le cliché avait manifestement été pris par un smartphone : en bas à droite, un filigrane donnait même le modèle du portable, Redmi Note 9S. Et ça, je parvenais parfaitement à le lire. Je retournai la photo : rien.
– C’est très clair, dis-je avec sérieux. C’est le majordome qui a fait le coup.
Elle esquissa un sourire avant de reprendre :
– Je pense que c’est le vélo de Grégoire. Un notaire faisait un inventaire dans la maison d’un défunt, à Froissy. Il a trouvé le vélo à la cave. Presque intact. Il avait vu la vidéo du pôle de Nanterre, alors la bicyclette lui a dit quelque chose. Il l’a prise en photo. Tout part de là.
J’entendis geindre ma fille, visiblement en rogne après un crayon de couleur dont la mine n’était pas au fait de ses exigences. Je pris quelques instants pour désamorcer la bombe à l’aide d’un taille-crayon, tout en réfléchissant à cette histoire. Cela faisait beaucoup d’informations à encaisser – beaucoup pour moi. Mon quotidien était régi par des grains de sable minuscules, et voilà qu’Espirac débarquait avec un semi-remorque venu tout droit de la sablière.
– Et donc ? J’imagine que tu n’es pas venue pour que je te tape sur l’épaule ? Pour un café en souvenir du bon vieux temps ?
– À vrai dire, non. Le vélo a été retrouvé il y a trois jours. Pour l’instant, il n’y a que moi et la famille qui sommes au courant.
– Trois jours ? Et tu débarques déjà chez moi ?
Espirac but une gorgée de café avant de répondre :
– J’ai fait une promesse à Christophe, l’oncle de Grégoire. Je lui ai dit que je m’en occuperais personnellement.
Je fis tourner ma tasse entre mes mains, songeur. J’observai Espirac du coin de l’œil. Elle le savait : faire des promesses, c’est toujours une erreur. Un piège.
– Et le pôle cold case de Nanterre ? Personne n’est au courant ?
– Tu connais le coin comme moi, Paul. Les gens d’ici ne parlent pas aux Parisiens qui se pointent avec la bouche en coeur. Pour tirer le maximum des autochtones, mieux vaut être du cru.
Je levai un sourcil :
– Je ne comprends pas : si tu as promis je ne sais quoi à je ne sais quel membre de la famille, pourquoi tu ne t’en charges pas toi-même ?
– Écoute, je fais au mieux. Je ne peux pas m’absenter de la brigade en ce moment. Le lieutenant est sur les dents, il tire sur tout ce qui bouge.
– Ah, tiens. Qu’est-ce qui se passe ?
– Rien qui te concerne. Je pensais à toi parce que tu sais y faire avec les gens. Et puis c’est l’histoire de dix, quinze jours grand maximum. Après on laissera fuiter la photo, et ceux qui doivent être alertés le seront.
– Et le notaire dans tout ça ? Il doit bien se poser des questions.
Espirac haussa les épaules :
– Il s’en fiche pas mal. Et même s’il savait quelque chose, je ne suis pas sûre qu’il voudrait s’en mêler.
Je secouai la tête de droite à gauche, signifiant que non, décidément, ce n’était pas vraiment le rêve de ma vie.
– Écoute Paul, je sens qu’il y a quelque chose. Je le sens, et tu le sentiras aussi quand tu connaîtras un peu le dossier. Et si je me trompe, ce n’est rien. Au moins, on aura vérifié.
Je réfléchis quelques instants. La petite retournait chez sa mère le lendemain soir, et mon emploi du temps n’était pas des plus chargés. Mais je sentais poindre un certain malaise en moi : j’avais le sentiment que je n’étais plus capable de faire ce genre de chose. Que je ne saurais plus par où commencer. Je hochai la tête sans répondre. À la vérité, ma décision était prise depuis le début.
– Je ne te promets rien, Laverdier. Il faudra évidemment voir si une piste se dessine, si un nom apparaît. Je le répète : peut-être que trois jours suffiront pour comprendre que retrouver le vélo n’est qu’un nouveau cul-de-sac.
– Admettons, prononçai-je lentement. Admettons que j’accepte. De quel droit pourrais-je frapper aux portes ? Sous quelle bannière, quelle juridiction ? Je ne fais plus partie de la maison, on m’a d’ailleurs viré assez lestement.
– Tu accompagneras Christophe, l’oncle de Grégoire : il connaît beaucoup de monde dans le coin, les gens le connaissent, il inspire confiance.
– Putain Espirac, de la famille… Un civil, en plus…
– Comme toi, Laverdier. Un civil, comme toi.
Touché. Elle enchaîna :
– Mais puisque tu soulèves la question, soyons clair : votre enquête n’a aucune existence digne de ce nom. Vous n’êtes ni flic ni gendarme, vous n’agissez que pour votre propre compte. C’est aussi pour ça que tu auras besoin de Christophe pour passer inaperçu.
– Une enquête officieuse, en quelque sorte ?
– Oui. Personne n’est au courant.
Cela faisait beaucoup d’objections levées. Évidemment, je ne pouvais pas accepter si rapidement : il fallait faire bonne figure.
Que dire à Espirac ? Que dès que j’avais vu au loin le fourgon des gendarmes, j’avais espéré que cela soit pour moi, qu’on revienne me chercher, qu’on me tende la main, qu’on me demande de l’aide ? Que j’espérais depuis des mois réentendre dans la bouche de qui que ce soit les mots de “juge d’instruction”, “enquête” ou encore de “vérifications” ? La vue de l’épais dossier avait fini de me convaincre : je n’étais bon qu’à ça, fouiner jusqu’à plus soif, alors évidemment, j’allais dire oui. Au lieu de ça, je prononçai d’une voix que je voulais la plus neutre possible :
– Écoute, je vais y réfléchir.
– Ok, c’est toi qui vois. Mais fais vite. Je ne peux pas garder cette information pour moi plus d’une dizaine de jours.
Elle laissa un temps.
– Bon, reprit-elle en se levant. C’est un cold case, Laverdier. Ce n’est pas une partie de plaisir. Personne ne veut toucher à ce genre de dossier. Et personne ne s’affole.
– Tout le monde s’en fout, parce que ce sont des dossiers pourris, admis-je.
Pour toute réponse, Espirac sortit deux autres épaisses pochettes de son sac et les posa sur la table basse. Le tout, empilé, devait allégrement dépasser les 30 centimètres d’épaisseur. La petite cessa de dessiner, regarda le monticule, dévisagea Espirac.
– Une copie du dossier d’instruction de l’époque. Là aussi, tu y as accès de manière complètement… officieuse. Je t’ai aussi laissé mon numéro de portable pro sur la page de garde. Comme ça, tu pourras m’appeler demain.
– T’appeler ?
– Pour me dire que tu acceptes.
Je souris : on se connaissait bien, elle et moi. Je me levai jusqu’à la kitchenette pour rouler une cigarette, ouvrir la fenêtre qui donnait sur la rue. J’allumai ma clope et pris une grande inspiration. A la vue du dossier, c’était évidemment un gros truc. On avait essayé pas mal de choses, on avait raté. On me donnait des raisons d’accepter, la possibilité de jouer à l’enquêteur sans l’être réellement, pas de grand risque, pas de grande peine. Vu ma situation, ce peu était beaucoup.
Espirac se leva, comme pour me serrer la main. Je l’arrêtai d’un geste, pointant le doigt vers elle dans un rictus.
– Tu fais toujours ch…
Je pensai soudainement à la petite, et reprit en chuchotant :
– Tu fais toujours suer, Espirac.