Chapitre V
Je vérifiais à nouveau que j’avais du réseau. Quatre barres : aucun souci. Espirac tardait à me rappeler, et il n’y avait pas de raison technique à ça. Bien sûr, elle bossait, mais tout de même. C’est elle qui m’avait branché sur ce dossier. Elle imaginait bien que si j’acceptais, je suivrais les mêmes méthodes qu’autrefois. Et autrefois, j’y allais franco.
Je commençais à comprendre qu’une explication s’imposait. La perspective de conter, d’expliquer, de parler enfin d’un passé pas si lointain, un passé que j’aurais aimé oublier, tout cela me donnait la nausée. Je travaillais à oublier, alors qu’il fallait exorciser.
Depuis notre première enquête en duo, à Germigney, je n’avais pas eu l’occasion de me pencher sur un dossier criminel. J’imagine que Lucie non plus. Aux dernières nouvelles, en tout cas d’après le journal, il n’y avait pas eu d’enquête de ce type dans le coin, mais j’étais désormais trop loin des coulisses pour en être certain.
L’homicide à Germigney, quelques années plus tôt, c’était quelque chose. Bien sûr, j’avais joué au cow-boy, j’avais pu me montrer farfelu, détestable, vaniteux, égocentrique. Bien sûr. J’avais abondamment marqué mon territoire, tel un chien qui pisse au hasard, pour le plaisir de dire que là aussi, c’est chez lui. Espirac ne m’en avait pas tenu rigueur. J’imagine qu’elle avait vu que malgré toutes mes bizarreries, j’avais bien fait mon boulot. Le résultat était là : en une nuit, on avait coincé le meurtrier. Pas mal pour des bleus.
Ni elle ni moi n’avions donc revécu ça. La confrontation avec la mort, l’exhortation des premiers moments de l’enquête, les pistes à explorer, les fils à dérouler, un champ des possibles où la cruauté n’est plus une limite mais la norme. Ni elle ni moi n’avions ressenti à nouveau cette peur, cette stimulation totale de nos sens, puis cette satiété pleine et entière.
Je ne sais pas si ce sentiment étrange a un nom. Je me figure une substance, une hormone née de la fusion de la dopamine et de la sérotonine, quelque part entre l’excitation, l’adrénaline et la plaisir. Tout naturellement, c’est une drogue. Voilà une substance à laquelle il suffit d’une dose, d’une prise, d’une bouffée, pour faire de vous un complet toxicomane. Surtout, circonstance aggravante, si vous vous emmerdez du matin au soir. Alors là, vous êtes foutu. Je suis foutu.
Le soleil était à peine levé que déjà j’empruntais la D36, dans un sens puis dans l’autre, pour m’imprégner de cette dernière route empruntée par Grégoire, il y a bientôt dix-huit ans. Entre son domicile et la Rue du Dernier Soleil, il y avait environ 4 kilomètres. Des maisons avec jardin étaient postées tout au long du chemin. Difficile de croire à un enlèvement sur un axe avec autant de témoins potentiels, qui plus est en plein jour, sur une route très fréquentée.
Sur cette partie, la D36 est une ligne presque droite, un trait extrêmement efficace pour relier est et ouest. Le relief, lui, est notoire : de petites bosses donnent à cette départementale l’allure d’un vallon fatigué puis, sur le dernier kilomètre, une descente assez raide. Un paradis, sans doute, pour le gosse qui dévale la cote à toute berzingue sur son vélo.
Une fois la descente avalée, on trouvait un petit lac, quinze ou vingt mètres à droite de la route ; en face, un supermarché Auchan. Deux rues, de part et d’autre de la chaussée, permettaient de quitter le flot des voitures et d’atteindre deux lotissements distincts – l’un côté étang, l’autre en contrebas du supermarché. La route principale, elle, continuait vers Epinal, dans une montée qui laissait présager que les mètres auparavant descendus nécessiteraient d’être gravis pour atteindre la cité. Je me garai à l’écart des autres voitures, sur le parking du supermarché, et je décidai de faire un tour pour m’imprégner des lieux.
Tout près du parking, je remarquais un petit ruisseau. Nommé à tort Le Grandrupt, ce discret filet d’eau coulait sous la route principale, en provenance direct de l’étang. Il se perdait plus loin, au gré d’une balade sur des graviers, sur un chemin dont je ne trouvais le nom que plus tard : le Chemin de l’Ancienne Voie de 60.
Je traversai la route pour m’approcher de l’étang. L’étendue d’eau était légèrement à l’écart de la route et n’avait rien d’un grand lac : ce rectangle d’eau, bizarrement terminé en son extrémité, devait compter une soixantaine de mètres de long tout au plus, pour une largeur maximale de 25 ou 30 mètres. De l’autre côté de la rive, des roseaux et quelques nénuphars échoués donnait au cadre un aspect enchanteur en cette heure où le soleil se levait.
L’eau était cependant inaccessible : un grillage puis une barrière de bois entouraient la totalité du lac. Ces obstacles, d’une hauteur d’environ 1m50, n’étaient pas infranchissables. Je pris soin de noter sur le petit carnet rouge, emporté à dessin, une première question : a-t-on fouillé l’étang en bas de la côte ?
Puis je décidai de quitter l’étang et de remonter patiemment la côte, à pied. J’avais noté l’adresse de certains témoins de l’époque, notamment de la jeune femme promenant son chien, le 17 mars 2006. Et j’avais bien l’intention de trouver à qui parler.
Imaginez un peu : vous êtes tranquillement dans votre jardin, emmitouflé dans votre chandail gris, occupé à ramasser des feuilles mortes ou que sais-je encore. Il fait froid, il est tôt, vous venez à peine d’avaler votre café. Vous voyez une silhouette, tout de noir vêtue, devant votre portillon en fer forgé, agiter la main à votre endroit. L’homme sourit un peu nerveusement – cela sonne faux. Il vous appelle par votre nom, alors que vous ne le connaissez pas. En plus, vous êtes un peu dur de la feuille : vous avez 80 ans passés, après tout – le chandail vous aura sans doute mis la puce à l’oreille.
Vous pensez aux étrennes, c’est la saison, à un marchand de tapis, un bloqueur de porte professionnel, c’est démodé mais ça existe encore, bref : vous y allez quand même, vous n’avez pas grand chose d’autre à faire, après tout. Le gars en question vous annonce tout de go qu’il veut vérifier votre témoignage dans une affaire de disparition d’enfant, 18 ans plus tôt. Non, il n’a pas de carte : il n’est pas flic, mais il travaille avec eux. Alors, il peut entrer ?
La réponse a été claire : non. Vous reviendrez avec les flics, ou c’est moi qui les appelle, a dit le vieux Saunier, désignant du menton l’autre côté de la vallée, là-haut, où la brigade de gendarmerie d’Epinal est installée depuis quelques dizaines d’années. Et puis il est rentré chez lui, non sans m’avoir montré ses capacités en matière de bougonnement. C’était mal parti.
J’eus encore moins de chance avec Catherine Blansac, la promeneuse au toutou : personne ne répondit lorsque je sonnai à la grille. Le nom, sur la boîte aux lettres, ne correspondait pas. Avait-elle déménagé ? La propriété, à quelques mètres à peine du restaurant La Chaume, avait fière allure. Située sur la partie la plus haute de la cote, elle devait avoir une jolie vue sur l’autre côté de la colline. Je notais qu’il faudrait vérifier auprès d’Espirac où était passée Mme Blansac, si jamais elle avait vraiment déménagé. Puis je commençai à descendre la route pour retrouver ma voiture.
Quelques dizaines de mètres en contrebas, j’aperçus de l’autre côté de la route un portail qui s’entr’ouvait lentement : une Mini Cooper ronronnait en attendant que le passage soit suffisant. Je traversai la chaussée, m’approchai, fis un signe. La conductrice, 35 ou 40 ans, blonde, bien coiffée, lunettes de soleil, mains manucurée sur le volet en cuir, baissa sa vitre :
- Oui ? Je suis pressée…
- Bonjour, je cherche Catherine Blansac. Elle habite toujours la maison blanche, là-bas ?
- Catherine ? Non, elle a déménagé il y a quelques années.
- Ah, mince. Vous savez comment je peux la contacter ?
- Elle n’a pas déménagé bien loin. Elle habite près de la pharmacie, au centre du village. Je ne sais plus exactement quelle maison, mais vous devriez pouvoir la retrouver.
- Merci madame, c’est parfait. Passez une bonne journée.
Elle m’adressa un signe de tête, puis s’engagea sur la route. La Mini Cooper disparu rapidement à la faveur la descente. Je décidai de redescendre, moi aussi. Direction ma voiture, puis direction la pharmacie.
Catherine Blansac avait un nom de personnage de Cluedo, mais elle était infiniment plus souriante que le colonel Moutarde. Elle m’ouvrit sa porte sans hésitation, et ne laissa transparaître aucune surprise lorsque je lui annonçai que cela concernait une vieille affaire de disparition. Elle m’invita à entrer et me proposa un café.
C’était une femme d’une cinquantaine d’année, fluette, plutôt petite, les cheveux en bataille uniquement disciplinés par un crayon de papier. Habillée d’un large gilet en mousseline, d’un pantalon en pilou bleu clair et d’une paire de Crocs, elle était assurément à son aise. Elle ne portait pas de chandail, ça va de soi. Nous nous assîmes dans la petite cuisine attenante à l’entrée. Un ordinateur portable placé sur la table soufflait bruyamment.
- Merci, sans sucre, dis-je lorsqu’elle posa une tasse de café près de moi.
- Désolée pour l’aspirateur, ajouta-t-elle en désignant l’ordinateur. Je télétravaille, je dois garder cette vieillerie allumée toute la journée.
- Vous travaillez dans quoi ?
- Oh, rien de passionnant. Je suis rédactrice en assurances. Je ponds des textes illisibles, destinés à protéger le sociétaire. Et la boîte, ça va de soi. Ce n’est pas très stimulant, mais je peux télétravailler toute la semaine. Mais vous n’êtes pas venu pour ça, j’imagine ?
- Non, effectivement. Je voulais revenir sur votre témoignage dans la disparition de Grégoire Becker, en mars 2006.
- Oui, je m’en souviens bien. Quelle tristesse pour ses parents… J’avais fait une déposition à la gendarmerie. Ca m’avait impressionnée, à l’époque. J’étais jeune, il faut dire… Mais ça veut dire qu’on l’a retrouvé ?
- Malheureusement non. Vous vous souvenez de ce que vous avez vu, ce jour-là ?
- Un cycliste, entre 13h30 et 14h30, qui descendait vers l’étang. Je me souviens que les enquêteurs m’ont pas mal titillé sur l’horaire, mais je ne pouvais pas être plus précise. Je ne peux d’ailleurs pas être plus précise aujourd’hui.
J’opinai. En douceur, la laisser parler. Il fallait retrouver mes marques en matière d’interrogatoire, reprendre confiance.
- Je sais que cela peut paraître bizarre, mais vous voulez bien vous rappeler exactement de ce jour ? C’était le 17 mars 2006.
Elle eut un mouvement de recul, plissa les yeux comme pour mieux voir :
- Vous dites que vous travaillez pour la gendarmerie, c’est ça ? Vous pouvez me rappeler votre nom ?
- Paul Laverdier. Je suis un intervenant extérieur détaché sur ce cold case. J’essaie de reprendre l’affaire d’un œil vierge. Tous les détails m’intéressent. Si ça peut vous rassurer, les gendarmes sont au courant.
J’eus envie d’ajouter que ma tenue faisait peut-être penser à un télétravailleur confortable, mais n’en fit rien. Il faut dire qu’avec mes baskets, mon jogging noir et mon sweat à capuche surmonté d’une veste en jean, je ne ressemblais pas vraiment à l’image qu’on peut se faire d’un flic.
- Bien… Écoutez, c’est loin, tout ça. Je promenais mon chien. J’étais dans une rue parallèle à la route, la Rue du Dernier Soleil, où j’habitais. Je revenais vers chez moi. Je me souviens que j’ai tourné la tête quand le cycliste est passé. J’étais assez loin de lui. Je n’ai pas vu son visage. Tout ce dont je me rappelle nettement, c’est qu’il allait déjà assez vite, et qu’il appuyait sur les pédales. Ce détail m’a marqué car en général, sur cette portion, les cyclistes descendent sans pédaler, en roue libre. Vous avez vu comme ça descend ?
Je bus une gorgée de café et acquiesçai.
- Peut-être des détails sur le vélo ? demandai-je. La marque ? La couleur ?
- Non, désolée. En plus, je n’y connais rien…
- Les inspecteurs, à l’époque, vous ont-ils montré des photographies du vélo de Grégoire, afin que vous puissiez comparer avec celui que vous aviez aperçu ?
- Non, je ne crois pas. Enfin, j’imagine que vous pouvez le vérifier dans le dossier…
Elle plissa les yeux à nouveau, soupçonneuse.
- Il n’y a pas de mention de ce détail dans le dossier, répondis-je d’une voix neutre.
- Alors non, je pense qu’ils ne m’ont rien montré à propos du vélo. Par contre, je me souviens qu’ils m’avaient demandé d’identifier le gamin qui roulait. J’ai vu plusieurs photos, mais je n’ai pas pu le reconnaître.
- Vous voulez dire que ce n’était pas lui sur le vélo ?
- Non, je n’en sais rien : je n’ai pas vu son visage. Je ne peux pas affirmer que c’était lui, ni que c’était quelqu’un d’autre.
Catherine Blansac porta son mug à ses lèvres. On y lisait : “______________”. Elle posa sa tasse et reprit :
- Par contre, et ça je l’ai bien dit aux gendarmes, les photos qu’on m’a présentée étaient vraiment celles d’un gamin. J’avais l’impression que la personne sur le vélo était grande, en tout cas plus grande que le gosse de la photo. Pour moi, c’était un adulte. A minima un adolescent. Quelqu’un d’élancé, en tout cas. Maigre, et grand.
- Et vous l’avez dit aux gendarmes ?
- Oui, je suis presque sûre que oui.
- Avez-vous souvenir d’autres détails ? D’autres choses qui auraient pu vous paraître anodines à l’époque ? Des choses que vous n’auriez pas dites aux gendarmes ?
Elle plaça son pouce au-dessus de ses lèvres, les yeux baissés. Elle prit quelques instants de réflexion.
- Non, rien ne me vient. Vous savez, l’anodin, après 18 ans… Il y a longtemps que je l’ai effacé de ma mémoire. Maintenant, si ça ne vous dérange pas, je vais devoir travailler…
- Oui, bien sûr. Merci pour votre aide.
Je laissai sur la table une feuille, détachée de mon bloc-notes, sur laquelle on lisait mon nom et mon numéro de téléphone, puis me dirigeai vers la sortie.
- Au fait, reprit-elle avant de refermer la porte, j’imagine que vous le savez, mais les parents de Grégoire habitent toujours au même endroit. Cent mètres plus haut, sur la droite. Avant le virage.
Je ne laissai pas paraître mon étonnement, me doutant cependant que j’avais été démasqué.
- Oui, je suis au courant. Merci, madame Blansac.
Je me dirigeai machinalement dans la direction indiquée par mon hôte du jour. Fallait-il frapper à la porte des Becker dès aujourd’hui ? N’était-ce pas prématuré ? Avaient-ils seulement été mis au courant que des vérifications étaient en cours ?
La dernière maison avant le virage était une petite bâtisse dans le style années 70 : une forme cubique surmontée d’une toiture quatre pans ; un rez-de-chaussée qu’on devinait technique, garage et buanderie ; la façade était barrée d’un escalier imposant menant à la porte d’entrée, avec une petite terrasse accessible par une baie vitrée. Je regardais discrètement la boîte aux lettres : FAMILLE BECKER.
J’hésitai, pesai le pour et le contre. C’est à ce moment-là que quelque chose vibra dans ma poche. Je me saisis de mon téléphone : Lucie Espirac.
- Paul, il faut qu’on parle. Maintenant.